vendredi 29 novembre 2002

Le Centre Jules de la Photographie

En ce moment, je travaille au CNP, le centre national de la photographie, de nouveau comme il y a trois mois, pour un démontage-montage d’exposition. C’est un moment particulier, un entre-deux expos, entre la disparition de la précédente et la mise en place de la suivante. C’est également une parenthèse dans mes activités habituelles : quinze jours à plein temps de manutention, de bricolage, à s’occuper physiquement d’œuvres d’autres artistes. Le fait est que ce petit boulot m’assure régulièrement une certaine rentrée d’argent.

Nous avons appris à bien nous coordonner à la maison, depuis que Jules est arrivé. A 7 h, réglé comme une horloge, il se réveille pour téter. Le réveille-matin devient inutile, dépassé. Pendant que Véronique donne le sein, je fais ma toilette ; pendant que je prépare le petit dèj’, Véronique fait sa toilette ; Jules digère. Nous passons à table, le Magnifique (c’est son surnom), dans son transat, sur la table, nous gratifie de sourires et regarde le jour se lever. Très belle photo de famille.

Arrive le moment où je dois filer. Dans la rue, je longe la halle et, les jours de marché, les commerçants qui s’installent. J’aime beaucoup cette ambiance, cette effervescence matinale, la journée qui prend son élan avant de s’élancer. J’attrape le métro à la basilique. La ligne 13 m’emporte directement à « Miromesnil », dans le 8ième arrondissement. Là aussi, c’est l’effervescence matinale, mais en un quart d’heure j’ai changé de planète. Je passe de la banlieue, populaire, multiraciale, des odeurs du marché de Saint-Denis au boulevard Haussmann, bordé d'immeubles précisément haussmaniens, parcouru d’hommes d’affaires et de personnels de bureau chics, à pied, habillés avec distinction, ou en voitures rutilantes, très pressés. Le CNP est à deux pas de l'Arc de Triomphe, dans les anciens salon de l'hôtel Salomon de Rotschild.

Les œuvres exposées au CNP débordent du domaine de la photographie et occupent plutôt celui de l’art contemporain. Le travail de démontage et de montage est physique, mais n’est pas dénué d’intérêt. Les photos, grands formats encadrées ou tirées sur plaque d’aluminium, descendent des murs, sont emballées, et comme elles les sculptures retournent dans leurs caisses, de très belles caisses, construites sur mesure, capitonnées de mousse à l’intérieur. On les referme avec les vis mêmes qui les fermaient à leur arrivée. On ne peut pas ne pas penser à des cercueils. C’est un étrange cérémonial, un processus à l’envers du déroulement naturel, qui a lieu à chaque démontage – montage. On commence par la disparition, la mise en bière. Les aménagements (estrades, suspensions pour projecteurs, coffrages pour pièces obscures) sont démontés, mis en morceaux, évacués. Les trous sont rebouchés, les marquages effacés, les murs repeints de blanc, deux couches de blanc, comme un passage à la chaux. Tout retourne au blanc, au vide, au vierge, à la page blanche, au « tout est possible ». Un événement se prépare dans ces somptueux salons aux parquets magnifiques. Progressivement arrivent « les belles endormies », les nouvelles œuvres, encore dans leurs caisses, livrées par transporteurs spéciaux, bichonnées comme des mariées. On procède alors à la sortie du tombeau, on dévisse les couvercles, on enlève les langes, les emballages. Tout cela a des allures de naissance, ou même de renaissance, de résurrection christique.

Outre l'intérêt que je porte à l'art contemporain, ce qui se joue pendant quinze jours tous les trois mois au CNP me fascine. D’une part on assiste à la disparition d’un accrochage, à un retour au blanc, suivi d’une réapparition sous une autre forme, une nouvelle apparence. D’autre part la magie de ces événements contraste fortement avec l’attitude de l’équipe de montage. Tout en travaillant avec professionnalisme et efficacité, nous feignons avec constance une fausse désinvolture, nous tournons tout en dérision, avec une ironie impitoyable. Fin août pour nous défouler, nous jouions au football entre midi et deux dans le parc, devant la façade intérieure et ses colonnes classiques, au milieu des salariés travaillant dans le quartier, eux aussi en pause déjeuner. Maintenant il fait froid. Il nous arrive, aux moments creux, en attendant une livraison, de nous affaler tous à même le sol, somnolant et proférant des sarcasmes. Et pourtant je suis convaincu que peu ou prou nous nous sentons tous fiers et investis de la charge qui nous incombe.

A l'intérieur de ce cocon, nous goûtons certaine faveurs. Lors de la dernière exposition, des assemblages de photos du grand Robert Franck furent déballés, ne furent pas retenus et sont retournés à leur sommeil, dans leur caisse. Nous avons eu le privilège de les avoir vues, manipulées. Quant au public il ne soupçonnera même qu'il eût pu voir ces oeuvres.

A l'occasion d'un changement de velum qui constitue un plafond neutre dans les salles, on découvre pour quelques jours, à peine, pour quelques heures, un plafond peint du XVII°, délicieux, dans la pénombre d'un éclairage de fortune, les rails lumineux ayant été démontés pour ôter le tissu.

Pour l'exposition que nous montons en ce moment, Martine Aballéa a préparé des images aux couleurs de néons de couleur sur fond noir. Elle a fait recouvrir de gélatines colorées les fenêtres hautes de la salle où elles sont présentées. En milieu d'après-midi, le soleil, passant à travers les vitres, projette de grands éclats colorés sur les murs, accordés aux photos. Ils leur apportent même plus de chaleur et donnent à la salle un air de cathédrale. Surprise et bonheur. Nous aurons assisté à la découverte de ce phénomène en présence de l'artiste ravie.

En fin de journée je suis tout de même content de laisser tomber les outils. Fourbu, je rentre à la maison. Jules a encore grandi. En ce moment, il change tous les jours. Il ouvre de grands yeux ronds sur le monde et sur nous, esquisse des sourires et fait des mines. Comment soupçonner autant d'expressions sur une si petite bouche ? Le visage de mon fils est une exposition dont les tableaux changent mille fois par jour...

lundi 5 novembre 2001

La biennale de Venise 2003

La biennale de Venise 2001 est une page qu’on va tourner.

On y a vu cette année 64 % de vidéo. C’est à dire que pratiquement les deux tiers des travaux sélectionnés comme représentatifs de l’art aujourd’hui sont de la vidéo. De l’image, de l’information. Plus que jamais, l’art s’ancre dans ce monde moderne, celui de l’information.
Paul Virilio, dans un entretien avec Pierre Bal-Blanc, le 6 juin 2001, publié dans Wang Du magazine n°1, revient sur son analyse déjà développée dans la bombe informatique des trois qualités de la matière : la masse, l’énergie et l’information. Au cours de l’histoire de l’humanité, on est passé de sociétés de la masse (mégalithes, remparts cyclopéens, guerriers musclés) à des sociétés de l’énergie (force hydraulique, machine à vapeur, pétrole). Nous en sommes actuellement à une société de l’information. Il n’y a plus que des images, de l’information, des médias, de la vidéo. La masse, l’énergie, le contenu sont évacués au profit de l’image du monde qui bouge sur l’écran.

On sent les artistes en pleine possession des moyens techniques et technologiques. C’en est même impressionnant. Chris Cunningham maîtrise parfaitement l’image de synthèse en 3D, la robotique, le morphing, et nous le montre dans ces clips intitulés Flux ou All is full of love. Mais justement, nous avons atteint la crête, dès à présent tout cela est obsolète, dépassé ; ce ne sont plus que des dollars et des euros jetés par les fenêtres. Bill Viola n’a plus d’autre chose à nous montrer qu’un reflet de reflet dans l’eau…
On peut évoque un parallèle avec l’histoire de France. A la Révolution, on a coupé la tête au roi, pour se retrouver peu de temps après… avec un empereur. Dans l’histoire de l’art, on s’est affranchi de la monarchie du figuratif, on a fait la révolution en passant à l’abstraction, pour se retrouver aujourd’hui sous l’empire de Napoléon Vidéo Ier : de l’image, des images, plus que des images.
Au moment même où les moyens de la société de l’information sont maîtrisés par les artistes, le piège de l’image, reflet du monde, de l’information, de la vidéo se referme ; la maîtrise même de ces moyens en épuise le sens.
On peut donc tourner cette page.

En 2003, le parti pris sera radicalement différent. Beaucoup plus sobre. Ce qui ne signifie pas une remise en cause du coût de mise en œuvre des réalisations artistiques actuelles, loin de là on le verra, mais plutôt un recentrage matériel.
La biennale 2003 sera la biennale de la matière. Ce sera le retour à la masse.

Près de la moitié des artistes sont totalement inconnus ; ils sont luxembourgeois, érythréens, sri-lankais et inuits. Nous les découvrirons. C’est un réseau, plus qu’un groupe, qui a travaillé jusqu’à maintenant dans le plus grand secret, selon des règles définies : occupation totale des espaces d’exposition, contact absolu avec les matériaux ; aucune image, aucune lettre ou mot dans leurs œuvres ; une position ferme contre le bavardage dans l’art ; une attitude non pas de mépris mais plutôt d’indifférence aux médias.

Ils vont procéder au remplissage intégral des espaces de l’Arsenal de Venise par de la matière, des matières, des matériaux.
Ils s’appuient sur quelques signes précurseurs : l’Arte Povera (apparu en pleine apogée du Pop-Art), Klein avec la couleur-matière, Joseph Beuys, Arman avec l’expo « le Plein » ; une tentative, lors du remplissage de terre d’une galerie à un mètre de hauteur par Walter de Maria à Munich en 1968 ; Richard Serra également, par sa démonstration inopinée et magistrale de la supprématie de la masse sur l’énergie et l’information : en 1993, une de ses énormes plaques d’acier qui constitue ses sculptures s’est renversée, tuant deux personnes sous son poids au Capc de Bordeaux ; enfin, Marcel Duchamp. Forcément. Comment ne pas citer Marcel Duchamp dans un article sur l'art contemporain ?

Ces artistes travaillent actuellement à sculpter un relief alpin grandeur nature en chocolat. Il sera par la suite fondu pour occuper une salle pleine en 2003, le matériau gardant la mémoire de la sculpture dans son volume parallélépipédique final. Une salle sera occupée par un bloc monolithe de granit de 400 m3. Une piscine sera remplie d’eau et les visiteurs pourront y plonger. Mieux encore, une œuvre posthume de Joseph Beuys sera réalisée pour la première fois : une salle sera emplie de graisse et les visiteurs pourront y évoluer, nus, avec des bouteilles d’oxygène, même si quelques problèmes de sécurité restent à régler. Un gigantesque hommage collectif à Piero Manzoni sera rendu par le dépôt de 500 000 litres de merdes d’artiste dans l’un des boxes d’exposition. De la terre occupera, enfin, l’espace du sol jusqu’au plafond d’une autre salle. Un monochrome jaune de Wolfgang Laib en trois dimensions composé de pollen formera un bloc monumental jaune irradiant. Laib a commencé la collecte du pollen nécessaire il y a 8 ans déjà.
Terminons par le début, mais sans doute par le plus beau : l’œuvre visionnaire de Richard Serra sera reconstituée ; la plaque d’acier de 150 tonnes sera placée penchée au-dessus de l’entrée de la biennale, légèrement étayée de tasseaux de bois blanc, en manifeste de ce retour de la masse et de sa pertinence face à l’information.

Selrahc-Naej Niveliob, curator de la biennale de Venise 2003

vendredi 2 novembre 2001

nuit sur Venise

Le jour ne se lève pas vraiment
la cité se dilue dans le brouillard
un labyrinthe, des circonvolutions
une ville embrumée
une enfumerie de l’esprit

Et déjà sur Venise c’est la nuit

Apparitions de basiliques, pachydermes nocturnes

Des groseilles des lampes rouges pendent aux palissades des chantiers
Une enseigne de pharmacie et tout le quartier est teinté de vert
La couleur pulvérisée se dépose sur le sol

Sabat des vitrines :
Celles de verre de Murano, multicolores, tonitruantes
Celles des masques, sarabandes de visages,
Présences-absences figées
Vitrines blanches de dentelles éclatantes, suairs fantômatiques
Toutes éclairées à giorno, spectres irradiants,
elles mordent dans les ténèbres des places, les entament

Soudainement trois grands noirs africains déployent tous ensemble de grands draps blancs
pour y déposer au sol leur maroquinerie à vendre
tels des rois mages et leurs offrandes

Les hautes fenêtres, étroites, pointues en haut, comme des bougies,
s’enflamment des illuminations dans les maisons
Chaudes fenêtres

D’une cabane à clairvoies jaillissent les éclats de néon,
les étincelles d’un qui forge des barques,
des gondoles pour Charon

Des étals flottants de fruits & légumes nocturnes
s’abritent sous des vélums illuminés de rose et de pistache
trésors secrets prêts à rembarquer

Une passerelle subitement nous dépose sur un quai silencieux
Des passages tortueux nous ramènent des places désertes à la foule
On quitte ces foules pour des couloirs déserts par des volées d’escaliers
Une barque se frotte le flanc à son poteau d’amarrage

Rues peu larges, eau étale,
aucun vacarme vulgaire d’automobile
Tous les sons portent : le babil d’un gamin, le pas du promeneur,
les chants fredonnés, les « chao ! », les « va bene »

Des charrois sont poussés dans les rues étroites à grands cris pour prévenir
Les plus gros hissés par-dessus les ponts par des groupes s’entr’aidant en ahanant

Sur le littoral la mer bat,
un cœur
Les moteurs des bateaux ronflent,
une respiration

Seraient-ce les rugissement du Lion de saint Marc ?

Jean-Charles, Venise, 2001

mardi 10 avril 2001

Du banc au pont

La ville de Saint-Denis est connue pour certains lieux à fort caractère, comme la basilique, le théâtre Gérard-Philipe, le stade de France ou encore son marché. Elle est connue également comme ville de banlieue, avec toutes les images que véhicule cette désignation, qui relèvent autant du fantasme que de la réalité.

Le quotidien est souvent moins spectaculaire ; c'est pourtant lui qui rend la vie en banlieue difficile. Un exemple : Saint-Denis est une ville sans bancs. je caricature, mais à peine. On dirait que le nombre de bancs publics est inversement proportionnel à la densité de population. Serait-ce par souci d'économie que la municipalité est avare en bancs ? Les bancs gênent-ils la circulation ? Ou attirent les clochards, les mendiants, les petits groupes ? Quoi qu'il en soit, il en résulte que la ville est parcourue, arpentée, grouillante d'humains disputant le terrain aux véhicules de toutes sortes, voitures, bus, camions, tramways, d'humains en marche et pressés, mais ponctuée d'humains au repos, assis, causant, tranquilles, pratiquement jamais.

A deux pas du marché, non loin de la basilique et du théâtre, la place du 8 mai 1945 est un lieu central à Saint-Denis, mais un lieu sans âme, un inter-lieu. Fin mai 2002, cette vaste place vide s'est recouverte de bancs. Ce fut comme une intervention extraterrestre et nocturne. Un essaim de bancs multicolores avait été déposé, épars et insolite. Que s'était-il passé ?

A l'occasion d'un festival culturel, la proposition avait été faite au collectif Cortex d'intervenir dans la ville. Le collectif, composé à ce jour de deux artistes, Justine Lévy et Eden Modaux, se présente ainsi : « [Il] intervient dans l'espace public en aménageant les lieux, en créant des situations nouvelles. Le centre de ce travail artistique est le public, les gens et Ies liens qu'ils peuvent nouer, les rencontres qu'ils peuvent faire. Chacune des oeuvres constitue une proposition à durée limitée. Le lieu est restitué dans son état originel. Il ne s'agit pas d'imposer une oeuvre ou de s'approprier un lieu public, il s'agit plutôt d'inviter le public à réfléchir aux espaces de vie qu'il fréquente et à en imaginer la transformation, l'amélioration. »

Convié à travailler sur la place du 8 mai 1945, le collectif Cortex a fait ce constat. Beaucoup de gens la traversent ou la contournent, mais très peu de personnes s'y installent. En effet, cet espace ne comporte que très peu de bancs et les rebords de la fontaine ne permettent pas de s'asseoir sans être mouillé. La partie en dalles de béton n'est absolument pas fréquentée, les gens préfèrent traverser la petite zone arborée puis emprunter les trottoirs.

De là, les deux artistes ont conçu et réalisé des bancs. Ces banquettes étaient des caissons en arc de cercle, pourvus d'encoches à chaque extrémité permettant de les saisir pour les déplacer. Mais pour cela, étant donné leur poids, une collaboration de deux personnes était requise. Six bancs réunis pouvaient former un cercle, mais aussi une enfilade sinueuse ou une toute autre configuration, selon la fantaisie des usagers. Il y avait des bancs roses, des bancs orange, des jaunes, des rouges, des bleus et des verts, six bancs de chacune de ces six couleurs, trente-six en tout. Les bancs, virgules colorées, furent déposés sur la place et laissés pour un mois à la disposition des usagers afin qu'ils se familiarisent avec ce nouveau mobilier, qu'ils se prennent au jeu, qu'ils profitent de ce nouvel espace.

Fin juin, les bancs furent retirés, selon ce qui avait été planifié par le collectif Cortex lui-même. Il y avait des raisons pratiques. La qualité du bois et de la peinture ne permettait pas un usage externe et public prolongé. En outre, la mairie avait accepté une installation temporaire de bancs sur la place, et non un aménagement permanent et définitif. Mais il y avait avant tout une raison interne. L'œuvre du collectif Cortex n'était pas les bancs, les trente-six caissons peints de six couleurs. Non, l'œuvre était une suggestion, une invitation faite aux personnes fréquentant la place.

Au début du XXe siècle, avec le passage à l'abstraction, l'art s'est affranchi de la représentation du réel. Dans les années soixante, avec l'apparition des performances et des happenings, on assiste aux débuts de la disparition de la forme matérielle des oeuvres d'art, des oeuvres d'art en tant qu'objet. Par exemple, entre 1960 et 1962, Jean Tinguely élabore de gigantesques machines auto-destructives. Il ne produit pas alors une oeuvre matérielle, bien au contraire il organise sa destruction. La disparition, le processus de disparition, est l’œuvre elle-même.
Dans la même veine, Yves Klein, en 1962, cède des Zones de Sensibilité Picturale Immatérielle. Chaque zone est échangée contre un reçu indiquant un poids d'or fin qui est la valeur matérielle de l'immatériel acquis. L'acquéreur doit brûler le reçu pour se rendre véritablement propriétaire de la Zone, et la moitié de l'or employé dans la transaction est jeté à la Seine, au bord de laquelle à lieu la cessation. L’œuvre est la relation entre Yves Klein et l'acheteur, transaction sans objet, et rien de plus. Avec les Zones de Sensibilité Picturale Immatérielle, c'est la sphère des relations humaines qui devient le lieu de l’œuvre d'art.

Au sein du monde de l'art, on continue de produire des oeuvres d'art-objets et, conjointement, de ces oeuvres qui ne sont pas des objets mais des déroulements, des actions non productrices. On distingue néanmoins une émergence forte de caractéristiques nouvelles dans les propositions récentes : l'attention pour le relationnel, le convivial, la création de lien social. Nicolas Bourriaud nomme cela l'esthétique relationnelle1. Les membres du collectif Cortex font partie de ces artistes qui proposent des oeuvres dont l'objet n'est pas matériel mais relationnel, se plaçant dans le champ de la convivialité, champ pour l'instant hors des espaces marchands.

Revenons à nos moutons, en l'occurrence à notre troupeau de bancs, à Saint- Denis, place du 8 mai 1945, en cette fin de printemps 2002. Que s'est-il passé, les bancs une fois sur place ? On vit des gens s'asseoir pour lire le journal ou manger un sandwich ; des mamans faire une pause, assise à côté de leur poussette, discutant en groupe ; des personnes piquer un petit somme, dans le creux de bancs renversés sur le dos arrondi. On voit là que l'appropriation est allée au-delà même de ce que Cortex avait envisagé. Et ce qui a échappé est aussi intéressant que ce que le projet induisait. On retrouva un matin des bancs disposés en cercle sur deux étages, créant ainsi une petite tour protectrice. Les enfants utilisèrent en masse les bancs renversés sur le dos arrondi comme des bascules, isolés ou poussés côte à côte en un parcours mouvant. Souvent, à proximité, assis, quelques parents les surveillaient en bavardant. En les entassant, les enfants créèrent même occasionnellement un toboggan. Ce que Cortex avait prévu, bien vu, c'est que la place devint une aire de jeu, de repos, un lieu de convivialité, et que les bancs s'avérèrent d'excellentes passerelles entre les individus. Ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que les bancs soient autant renversés, retournés et détournés, à tel point que certains, et j'y vois un signe, devinrent de petits ponts.

1. N. Bourriaud, Esthétique Relationnelle, Paris, Les Presses du Réel, 2001.

texte publié dans la revue Tissage n°2, Le pont traversé, avril 2003

mardi 5 décembre 2000

Petit tour du Luxembourg

Se laisser glisser le long de la rue Soufflot, aussi large que longue, comme on peut le constater lorsqu’on la voit des hauteurs du Panthéon. Traverser avec risques et périls la « place » Edmond Rostand, cette fontaine qui sert de giratoire à des fourmis affolées. Remonter négligemment les hauts du boulevard Saint-Michel, si fameux, si fier ; assez quelconque et banal dans ces coins-là. On longe les grilles du jardin du Luxembourg.

Tout-à-coup, tournant à droite, rue Auguste Comte (l’optimiste), on commence vraiment l’exploration ; l’aventure au coin de la rue… Bientôt en vue, l’entrée prestigieuse du Luxembourg, les gigantesques grilles parsemées de dorure. N’est-ce pas là le parc de la Tête d’Or, à Lyon ? Mais le palais de Catherine de Médicis, le Sénat, trônant au rendez-vous de la perspective, nous ramène et nous ancre dans la capitale, Paris, la ville centrale, l’araignée au milieu de sa toile.
Tournons la tête : de l’autre côté, en face du portail, une échappée de jardin, une avancée, une péninsule ; le Luxembourg tend le bras à l’Observatoire. On l’aperçoit là-bas, blanc comme ne mariée. Par lui passe le méridien sur lequel, à la Révolution, on a mesuré le mètre-étalon. Un millionième de méridien. Le mètre étalon : la côte d’Adam tiré de l’Observatoire.

Au bout de cette langue de verdure, le jardin Marco Polo. Un des plus fameux de ces explorateurs, annonçant Americo Vespucci, Vasco de Gama, Alexander von Humboldt, qui dès la fin du XVième siècle, partirent découvrir le monde, l’étendre, et revinrent le raconter. Pour l’honorer, une fontaine grandiose, surmontée d’un ensemble chargé de rêve et d’immensité, à la portée universelle et cosmogonique. Quatre femmes figurent les quatre parties du monde et soutiennent des globes évidés et encastrés comme un gyroscope. L’Amérique est parée de plumes ; elle marche sur les chaînes de l’Afrique. Pour la saisir dans son ensemble et dans tous ses détails, on est induit à en faire le tour, un petit tour du monde, comme ça, porté par des femmes. La maquette de cette œuvre, en plâtre et en bois, se trouve au musée d’Orsay. C’est elle qui vous accueille quand vous arrivez dans la travée centrale. Cette fontaine répond aussi à la fresque de la bourse du commerce, aux Halles. Une fresque intérieure, en anneau dans ce bâtiment circulaire, représente les quatre points cardinaux en allégorie, intercalés avec un étalage des quatre parties du monde et de leurs productions naturelles et industrielles. Imaginez la fontaine au centre de la fresque ! Quel miroir, quel mise en abîme ! A bien y réfléchir, les choses sont bien ainsi, la fresque à la bourse, pour s’étourdir en valse, et la fontaine au Luxembourg, pour évoluer en circumnavigation. Trois petits tours et puis allons…
A l’angle de la rue Michelet et de l’avenue de l’Observatoire, l’Institut d’Archéologie. Un étrange et imposant bâtiment élancé tout en brique, en dentelles, crénelé vers le ciel, construit en 1928 par un dénommé Bigot, dans le style mauresque (pastis et sirop d’orgeat). Un élément architectural décalé, puissamment exotique ; le fort du haut duquel le personnage de Buzzati, face au désert, attend les Tartares toute sa vie. En plein Paris.

Assez dérivé sur place, allons, allons… Un bout de la rue d’Assas, puis la rue Guynemer, ce jeune enragé dont le seul but de sa courte vie fut de descendre les « boches » et leurs avions. Passons… Le dos du boulevard Raspail, le dos du jardin du Luxembourg, glissons…

Au coin, quel souffle, quel vent ! La rue de Vaugirard ! La rue la plus longue de Paris, qui nous arrive de la porte de Versailles, des halles d’exposition, du salon de l’auto, de l’agriculture, du prêt-à-porter. Elle vient mourir ici. Dans sa guérite vitrée, le planton se tient, raide, devant le Sénat. S’il traversait la rue, il pourrait se distraire au théâtre de l’Europe, anciennement l’Odéon. Une architecture large, ample, sans fioritures, une architecture des Lumières ; des colonnes, lisses, des cubes, des espaces géométriques et clairs. Mais le planton est de faction ; quiter son poste, pas question.

Poursuivons… Rue Médicis, on peut contempler un spectacle étonnant. Aux grilles du jardin du Luxembourg, à l’intérieur et à l’extérieur, sont exposées les photos aériennes grand format de Yan-Artus Bertrand composant un ensemble intitulé « la Terre vue du Ciel ». De part et d’autre, des rangées de spectateurs, de curieux, de promeneurs s’arrêtent et lèvent les yeux vers ces images colorées et fascinantes. Ils regardent le monde. Mais si vous avez déjà vu, vu et revu ces photos, en passant souvent par ici, vous passez votre chemin sans ralentir, sans même tourner la tête ; vous voyez du monde regarder le monde et vous avez l’impression de passer en revue une troupe de nez-en-l’air, une haie d’honneur sur votre passage.
La fontaine place Edmond Rostand, le carrefour périlleux, la boucle est bouclée, le tour du monde de ce jour se termine. La terre vue du ciel, le tour du monde sur un trottoir.

Immuable, du haut de la rue Soufflot, le Panthéon domine le jardin du Luxembourg.


Jean-Charles, nov/déc 2000, Paris

samedi 25 septembre 1999

Basilique de Saint-Denis

Quand on entre dans la basilique Saint-Denis sans billet, par le porche, on n’accède qu’à la première moitié de la nef. Les tombeaux des rois et des reines se trouvent de l’autre côté de la barrière. Si l’on s’acquitte du droit d’entrée, on accède au chœur par une porte latérale, au royaume des morts, à l’immortalité royale. Du coup, au milieu des gisants, on est nous aussi à l’intérieure de la barrière, coupé du monde vulgaire, de la grande porte, de la sortie. Nous voilà dans la lumière surnaturelle des vitraux coloriant le dallage. On circule entre les corps sculptés couchés comme endormis de Clovis, de Charles Martel, de Pépin le Bref, d’Hugues Capet, de Philippe Auguste, de Saint Louis, de François 1er, de Catherine de Médicis, d’Henri IV, de Marguerite de Valois, de Marie-Antoinette pour les plus illustres, de Childebert 1er et Frédégonde, de Dagobert 1er et Nanthilde, de Berthe au grand pied, d’Hermenentrude, de Louis le Hutin, de Philippe le Long, d’Isabeau de Bavière, de Charles le Sage et Charles le Fou pour les plus drôles, de Louis XIV, de Louis XV, de Louis XVI, de Louis XVIII, de ces Louis qui ne savent même pas compter jusqu’à XX, comme dit Prévert…

Des gisants donc, des représentations sculptées de morts très illustres, autour de quatre-vingt personnages ; une foule historique, treize siècles de l’Histoire de France rassemblés ; mais aussi des personnes, des hommes, des femmes, des enfants, qui ont vécu et qui sont morts. Louis XII et Anne de Bretagne, François 1er et Claude de France sont représentés en transis, c’est à dire nus, dans l’attitude où la mort les a saisis. Peau distendue, os saillants de vieillards, cadavres à peine recouverts de drapés à l’intérieur de leur mausolée, dans le goût italien Renaissance. La barbe de François, vieux, les cheveux défaits de Claude, les orteils de leurs pieds nus qui dépassent trivialement du tombeau ; des orteils, des pieds, terriblement communs, comme on n’a pas vraiment envie d’en avoir sous le nez, fussent-ils royaux. La métaphore est criante : ils ont été grands, mais ils étaient humains, et comme tels ils sont morts un jour.

Gisants, transis, tombeaux, mausolées, caveaux, crypte… En bas des escaliers tortueux, des chapelles, des recoins. Des stèles noires de 2 mètres de haut gravées de listes de ces rois, reines, princes, princesses morts. Ne pense-t-on pas à un monument aux morts ? Mais fauchés par quelle guerre, ceux-là ? Par l’Histoire. L’Histoire qu’ils ont faite et qui les a défaits. Sculptés dans la pierre, inscrits dans les livres, gravés dans les mémoires, mais fauchés par le temps, eux aussi, dans leur humaine condition. Des ossuaires sous les fondations, de lourdes grilles de métal… Des oubliettes, des cachots ? Descente infernale… Quand on a peu d’attrait pour le macabre et une préférence pour les espaces ouverts, de peur de rester au fond, on regagne la surface, les vivants, sans retard. On trouve Marie-Antoinette en prière aux côtés de Louis XVI. Les seins de Marie-Antoinette, gironds, débordants presque de son corsage… De l’humain, rien que du très humain !

Epilogue
La sortie. Aux abords de la basilique, des travaux dans la rue. Un trou dans la route. Une palissade autour du trou. Deux gants de chantier sont enfilés sur les piquets. Ne dirait-on pas un homme du commun qui, levant les bras du fond de la fosse, appelle à l’aide ses frères humains ?..

25 septembre 99