vendredi 2 juillet 2004

Stade de France

dédale obscur
des couloirs, des ascenseurs
à travers le béton
soudain, au cœur du bâtiment
un rayon vert
de l'herbe
la pelouse du stade de France

en s'approchant du tapis
à l'odeur de jardin
on se sent une équipe à soi seul
les bleus de 98
marchant vers les Brésiliens
vers la gloire
au creux des 80 000 gradins qui regardent

au bord de la pelouse
il paraît petit, ce terrain
désillusion...
et pourtant
les travailleurs qui fourmillent là-bas de l'autre côté
paraissent minuscules
et même les semi-remorques semés là-dedans
chargés de matériel
semblent des jouets

le stade est un gigantesque sandwich
une tranche de gazon vert,
une tranche de gradins gris,
une tranche d'auvent blanc,
une tranche de ciel bleu
tout en arrondis, en courbes qui adoucissent les perspectives
sa géométrie isolée de l'extérieur
a perdu l'échelle de grandeur

les casques de chantier des ouvriers grouillent
en pastilles multicolores
une grue télescopique de 60 mètres
va trouer le velum bleu tendu là-haut
ah mais non c'est le ciel
des araignées descendent au bout de leur câble
installer un ampli, un projecteur

tout en haut sous l'auvent la ligne supérieure des gradins
descend puis remonte puis descend puis remonte
et forme une vague circulaire
travailleur évadé tout en haut sous l'auvent
je contemple
ces courbes ces courbes qui tournent sans fin

juin-juillet 2004, Saint-Denis

lundi 15 mars 2004

Un dimanche à Waterloo

Quand de France on se rend en Belgique en voiture, peu avant Bruxelles au loin on aperçoit un lion en haut d'une pyramide. On passe alors à Waterloo. Le lion, en métal, silhouette fantomatique sur son monticule, commémore la bataille. La bataille de Waterloo, la défaite de Napoléon. C'est d'ailleurs pour cette raison que le lion fait face à la France.


Par le hasard des liens familiaux, j'ai hérité de cousins par alliance habitant à Waterloo. A ma dernière visite, le dimanche matin au petit-déjeuner, nous évoquons le lion. Tu sais, m'expliquent-ils, la bataille ne s'est pas déroulée à Waterloo, mais plutôt sur les communes voisines, Braine-L’Alleud, Lasne et Genappe. Mais la signature de la reddition a eu lieu au quartier général de Wellington, à Waterloo, alors sur l'acte il est écrit "Waterloo"... Aline a fait un exposé en classe sur le lion... Pourquoi on l'a construit là, déjà, Aline ? Parce que c'est sur la tombe du prince d'Orange, il est mort pendant la bataille... C'est la fin des "cents-jours", c'est ça, hein ? Napoléon revenait de l'île d'Elbe, et allait repartir pour Sainte-Hélène... En 1815... Il s'est fait battre de peu, pour des retards de troupes, et le fameux chemin creux où les chevaux se sont embourbés... Ah oui c'est ça il avait plu la veille...

Tu veux qu'on aille voir la butte ? Ce n'est pas loin, à pied. C'est une belle promenade. Moi j'y vais souvent, en vélo plutôt, mais on peut y aller à pied aussi. C'est pas loin. C'est à 20 minutes, je dirais. D'un autre côté, nous envisageons de rendre visite à une certaine boulangerie dans la direction opposée pour faire le plein de craquelins. Le lion, ou les provisions de bouche ? Finalement, c'est le pèlerinage historique qui remporte les suffrages.


Nous marchons dans la brume matinale. La butte se dessine progressivement, blanchie par la neige. On approche. Le lion apparaît, hiératique. On quitte la grand-route. Au bout du chemin on arrive au pied du monument. Un bâtiment circulaire néo-classique le jouxte, ainsi qu'un baraquement touristique, "le centre du visiteur". Vous êtes "le" visiteur... Soit. "Le visiteur" achète un billet pour le bâtiment circulaire, dans lequel est installée une peinture panoramique retraçant la bataille. Nous entrons alors sous une toile tendue au plafond comme un chapiteau de cirque, et tout autour de nous à 360 degrés se déroule la bataille. Entre la plate-forme centrale où nous nous tenons et la peinture, des modelages de soldats, de chevaux morts, des débris de champ de bataille. Au-delà, sur le mur circulaire, court la peinture... On est "dans" la peinture, la bataille nous entoure, nous enveloppe, nous submerge. Une peinture historique, sans grand brio artistique, certes, mais qui nous évoque dans toute son ampleur un événement exceptionnel, capital, décisif. Regardez ces scènes de bataille, voyez ces divisions armées, en ordre rangé ou entremêlées dans la boucherie de l'affrontement, repérez les troupes de Büchler, de Wellington, Napoléon sur son cheval blanc commandant sa dernière bataille face au reste de l'Europe, le chemin creux boueux cause de la chute. Imprégnez vous de l'ordre tout autant que de l'absurdité de la guerre. La guerre, ce cirque effroyable !

A la sortie derrière le bâtiment circulaire, on a un nouveau point de vue et tout semble changé. On a appris que la butte n'est pas la tombe du prince d'Orange, mais plus simplement le lieu où il fut blessé. Je me figure le prince d'Orange en cavalier arabo-andalou, mais Orange n'est pas Grenade. Le prince d'Orange de Waterloo régna, lui, sur le Luxembourg et la Hollande, avant que de ces pays ne naisse la Belgique.

On se rend compte également que ce n'est pas une pyramide mais un cône, un cône de terre, de la terre charriée par tombereaux, puis entassée par des femmes, comment on les appelait ? Ah oui les botteresses, elle portait la terre dans des hottes sur leur dos. Je la survole en ULM, la butte, le club n'est pas loin, alors elle ne me semble pas si haute, j'ai souvent bien plus d'altitude qu'elle... On peut continuer la promenade, si tu veux, en contournant la butte. Le chemin part un peu loin, mais on a le temps... Tu as envie ? Nous poursuivons donc la balade, laissant derrière nous un groupe de japonais se faisant photographier devant la butte.

Le chemin passe dans la campagne. Les sillons affleurent sous la neige et dessinent des lignes qui partent se rejoindre à l'horizon. Le soleil a fini par percer. La blancheur qui recouvre la terre nous aveugle. Nos bouches soufflent de la buée dans le silence. Une corneille au loin complète le tableau hivernal. La butte ne me semble maintenant pas si haute. Un tas de terre au milieu des champs. Ici ou plutôt dans des champs un peu plus loin s'est joué le destin de l'Europe ; Napoléon s'est heurté aux Anglais et aux Prussiens, l'Empire a vécu. Que reste-t-il de tout cela ? Une bataille connue dans le monde entier - même les japonais viennent voir Waterloo. Des monuments commémoratifs, un lion en fonte sur un monticule, des morts. Alors, Waterloo, morne plaine ? Ce que j'ai vu de Waterloo : des champs -champs de bataille, champs cultivés - recouverts par la neige, où les échos lointains du fracas de l'histoire se mêlaient à l'écho proche des voitures sur la route nationale.

Ce que fut Waterloo ce matin-là : une promenade sous le soleil d'hiver, des souvenirs de l'épopée napoléonienne, et un poulet pour le repas dominical.

jeudi 14 août 2003

En Remorquant Jéhovah

Dans la série Les Voyages extraordinaires : En Remorquant Jéhovah, roman de James Morrow.


Vous êtes à bord du supertanker Le Valparaiso de la Caribbean Petroleum Compagny. Un navire énorme, un monstre. Vous avez quitté New-York, vous voguez à travers l’Atlantique. A bord, le capitaine Anthony Van Horne et le chef de mission Thomas Ockham, père jésuite, universitaire en théologie. Le Valparaiso est affrété par le Vatican…

Qu’est-ce que c’est que cette histoire de fous ? Eh bien Dieu est mort, Il est tombé à 0° degré de latitude 0° de longitude, dans le golfe de Guinée (le creux de l’Afrique à l’Ouest). Son corps fait trois kilomètres de long et dérive. Selon les instructions données par les archanges, il s’agit de Le remorquer jusqu’au pôle Nord avant que Ses neurones ne soient tous détruits. Voilà pourquoi un supertanker. Jusque là tout va bien…

En cours de route, la mission fait un crocher pour recueillir la rescapée d’un naufrage, Cassie Fowler, au large de l’Amérique du Sud. Avec le capitaine, c’est l’étincelle !

Poursuivons. Le Corpus Dei est atteint, arrimé et remorqué. Le jésuite, en 4X4, le parcourt et vérifie qu’il n’a pas de nombril. Encore heureux. Si Dieu a un nombril, où va-t-on, et surtout d’où vient-il ?

Si on admet qu’aller repêcher le corps de Dieu mort en supertanker est normal, jusqu’ici tout va bien. Mais si Dieu est mort, ça pose tout de même quelques problèmes. Tout d’abord ça cloue le bec à tous ceux qui ne croyaient pas en Lui ; avec une preuve de trois kilomètres de long, c’est difficile de nier l’évidence. Et ça plonge dans l’embarras ceux qui croyaient en Lui. Qu’est-ce que va être l’après-Dieu ? Et enfin, pour tous, c’est la disparition du Père-fouettard ; si le péché existe toujours, il n’y a plus personne pour le punir. S’en suit un pétage de plomb général sur le Valparaiso, avec un meurtre, des vols, plusieurs tentatives de viol, des bagarres, etc. Pour couronner le tout, un morceau de continent englouti émerge de l’océan et le supertanker s’échoue dessus. Un grande partie de l’équipage se mutine et s’enfuit sur l’île avec les provisions. Le jésuite tente de ramener les brebis égarées.

En Remorquant Jéhovah de James Morrow est bien un voyage extraordinaire, comme je vous l’avais dit, à travers l’Atlantique, mais surtout une dérive à travers le loufoque grandiose.

Par la suite - je vais vite - pour éviter de mourir de faim, l’équipage se nourrit de morceaux du Corpus Dei puis remet le supertanker à flot (facile !). Entre-temps, Cassie a prévenu secrètement son fiancé Oliver Shostack, président d’une société positiviste ; ils ont décidé de couler le corps. En tant que positivistes, il leur faut faire disparaître les traces de l’existence de Dieu. De plus, Cassie étant féministe, elle ne supporte pas l’idée que Dieu soit un homme. Oliver a donc loué les services de Pembrock & Flume, spécialistes de reconstitutions de la seconde guerre mondiale, en leur faisant passer le corps de Dieu pour une expérience génétique japonaise ratée. Ceux-ci vont rejouer la bataille de Midway (qui fit suite à Pearl Harbour), porte-avions, avions de chasses et bombes à l’appui. Le délire a lieu au large de l’île Jan Mayen, à l’ouest de la Norvège. Bien que le délai pour sauver les neurones divins soit écoulé, Anthony Van Horne poursuit sans rien changer vers le Nord. Le Vatican affrète un deuxième supertanker, le Maracaibo, pour récupéré le cadavre. Officiellement, il s’agit de confisquer un mannequin géant pour film porno. Dans les faits, le Maracaibo sauve l’expédition en répliquant aux assauts des avions de chasse ; le Valparaiso, lui, n’en réchappe pas et coule. Vous tenez toujours le livre ?

C’est finalement remorqué par le Maracaibo que le corps de Dieu arrive à Kvitoya, à l’extrémité des terres navigables du cercle polaire arctique, dans sa dernière demeure, creusée dans la glace par les archanges. Anthony épouse Cassie, et on oublie Dieu.

Plusieurs questions restent cependant en suspend : Dieu est-il mort de maladie, de vieillesse, ou bien s’est-il suicidé, et dans ce cas, pourquoi ?

Et l’auteur de ce livre, James Morrow, quel sorte de fou furieux est-ce ? Ni Jules Verne, ni Boris Vian n’ont poussé si loin le bouchon. Peut-être que Melville et Arthur C. Clark, en s’y mettant à deux ? James Morrow est américain, né en 1947 et se dit influencé par Camus et Voltaire.

Une dernière question : est-il vraiment sérieux ?

vendredi 29 novembre 2002

Le Centre Jules de la Photographie

En ce moment, je travaille au CNP, le centre national de la photographie, de nouveau comme il y a trois mois, pour un démontage-montage d’exposition. C’est un moment particulier, un entre-deux expos, entre la disparition de la précédente et la mise en place de la suivante. C’est également une parenthèse dans mes activités habituelles : quinze jours à plein temps de manutention, de bricolage, à s’occuper physiquement d’œuvres d’autres artistes. Le fait est que ce petit boulot m’assure régulièrement une certaine rentrée d’argent.

Nous avons appris à bien nous coordonner à la maison, depuis que Jules est arrivé. A 7 h, réglé comme une horloge, il se réveille pour téter. Le réveille-matin devient inutile, dépassé. Pendant que Véronique donne le sein, je fais ma toilette ; pendant que je prépare le petit dèj’, Véronique fait sa toilette ; Jules digère. Nous passons à table, le Magnifique (c’est son surnom), dans son transat, sur la table, nous gratifie de sourires et regarde le jour se lever. Très belle photo de famille.

Arrive le moment où je dois filer. Dans la rue, je longe la halle et, les jours de marché, les commerçants qui s’installent. J’aime beaucoup cette ambiance, cette effervescence matinale, la journée qui prend son élan avant de s’élancer. J’attrape le métro à la basilique. La ligne 13 m’emporte directement à « Miromesnil », dans le 8ième arrondissement. Là aussi, c’est l’effervescence matinale, mais en un quart d’heure j’ai changé de planète. Je passe de la banlieue, populaire, multiraciale, des odeurs du marché de Saint-Denis au boulevard Haussmann, bordé d'immeubles précisément haussmaniens, parcouru d’hommes d’affaires et de personnels de bureau chics, à pied, habillés avec distinction, ou en voitures rutilantes, très pressés. Le CNP est à deux pas de l'Arc de Triomphe, dans les anciens salon de l'hôtel Salomon de Rotschild.

Les œuvres exposées au CNP débordent du domaine de la photographie et occupent plutôt celui de l’art contemporain. Le travail de démontage et de montage est physique, mais n’est pas dénué d’intérêt. Les photos, grands formats encadrées ou tirées sur plaque d’aluminium, descendent des murs, sont emballées, et comme elles les sculptures retournent dans leurs caisses, de très belles caisses, construites sur mesure, capitonnées de mousse à l’intérieur. On les referme avec les vis mêmes qui les fermaient à leur arrivée. On ne peut pas ne pas penser à des cercueils. C’est un étrange cérémonial, un processus à l’envers du déroulement naturel, qui a lieu à chaque démontage – montage. On commence par la disparition, la mise en bière. Les aménagements (estrades, suspensions pour projecteurs, coffrages pour pièces obscures) sont démontés, mis en morceaux, évacués. Les trous sont rebouchés, les marquages effacés, les murs repeints de blanc, deux couches de blanc, comme un passage à la chaux. Tout retourne au blanc, au vide, au vierge, à la page blanche, au « tout est possible ». Un événement se prépare dans ces somptueux salons aux parquets magnifiques. Progressivement arrivent « les belles endormies », les nouvelles œuvres, encore dans leurs caisses, livrées par transporteurs spéciaux, bichonnées comme des mariées. On procède alors à la sortie du tombeau, on dévisse les couvercles, on enlève les langes, les emballages. Tout cela a des allures de naissance, ou même de renaissance, de résurrection christique.

Outre l'intérêt que je porte à l'art contemporain, ce qui se joue pendant quinze jours tous les trois mois au CNP me fascine. D’une part on assiste à la disparition d’un accrochage, à un retour au blanc, suivi d’une réapparition sous une autre forme, une nouvelle apparence. D’autre part la magie de ces événements contraste fortement avec l’attitude de l’équipe de montage. Tout en travaillant avec professionnalisme et efficacité, nous feignons avec constance une fausse désinvolture, nous tournons tout en dérision, avec une ironie impitoyable. Fin août pour nous défouler, nous jouions au football entre midi et deux dans le parc, devant la façade intérieure et ses colonnes classiques, au milieu des salariés travaillant dans le quartier, eux aussi en pause déjeuner. Maintenant il fait froid. Il nous arrive, aux moments creux, en attendant une livraison, de nous affaler tous à même le sol, somnolant et proférant des sarcasmes. Et pourtant je suis convaincu que peu ou prou nous nous sentons tous fiers et investis de la charge qui nous incombe.

A l'intérieur de ce cocon, nous goûtons certaine faveurs. Lors de la dernière exposition, des assemblages de photos du grand Robert Franck furent déballés, ne furent pas retenus et sont retournés à leur sommeil, dans leur caisse. Nous avons eu le privilège de les avoir vues, manipulées. Quant au public il ne soupçonnera même qu'il eût pu voir ces oeuvres.

A l'occasion d'un changement de velum qui constitue un plafond neutre dans les salles, on découvre pour quelques jours, à peine, pour quelques heures, un plafond peint du XVII°, délicieux, dans la pénombre d'un éclairage de fortune, les rails lumineux ayant été démontés pour ôter le tissu.

Pour l'exposition que nous montons en ce moment, Martine Aballéa a préparé des images aux couleurs de néons de couleur sur fond noir. Elle a fait recouvrir de gélatines colorées les fenêtres hautes de la salle où elles sont présentées. En milieu d'après-midi, le soleil, passant à travers les vitres, projette de grands éclats colorés sur les murs, accordés aux photos. Ils leur apportent même plus de chaleur et donnent à la salle un air de cathédrale. Surprise et bonheur. Nous aurons assisté à la découverte de ce phénomène en présence de l'artiste ravie.

En fin de journée je suis tout de même content de laisser tomber les outils. Fourbu, je rentre à la maison. Jules a encore grandi. En ce moment, il change tous les jours. Il ouvre de grands yeux ronds sur le monde et sur nous, esquisse des sourires et fait des mines. Comment soupçonner autant d'expressions sur une si petite bouche ? Le visage de mon fils est une exposition dont les tableaux changent mille fois par jour...

lundi 5 novembre 2001

La biennale de Venise 2003

La biennale de Venise 2001 est une page qu’on va tourner.

On y a vu cette année 64 % de vidéo. C’est à dire que pratiquement les deux tiers des travaux sélectionnés comme représentatifs de l’art aujourd’hui sont de la vidéo. De l’image, de l’information. Plus que jamais, l’art s’ancre dans ce monde moderne, celui de l’information.
Paul Virilio, dans un entretien avec Pierre Bal-Blanc, le 6 juin 2001, publié dans Wang Du magazine n°1, revient sur son analyse déjà développée dans la bombe informatique des trois qualités de la matière : la masse, l’énergie et l’information. Au cours de l’histoire de l’humanité, on est passé de sociétés de la masse (mégalithes, remparts cyclopéens, guerriers musclés) à des sociétés de l’énergie (force hydraulique, machine à vapeur, pétrole). Nous en sommes actuellement à une société de l’information. Il n’y a plus que des images, de l’information, des médias, de la vidéo. La masse, l’énergie, le contenu sont évacués au profit de l’image du monde qui bouge sur l’écran.

On sent les artistes en pleine possession des moyens techniques et technologiques. C’en est même impressionnant. Chris Cunningham maîtrise parfaitement l’image de synthèse en 3D, la robotique, le morphing, et nous le montre dans ces clips intitulés Flux ou All is full of love. Mais justement, nous avons atteint la crête, dès à présent tout cela est obsolète, dépassé ; ce ne sont plus que des dollars et des euros jetés par les fenêtres. Bill Viola n’a plus d’autre chose à nous montrer qu’un reflet de reflet dans l’eau…
On peut évoque un parallèle avec l’histoire de France. A la Révolution, on a coupé la tête au roi, pour se retrouver peu de temps après… avec un empereur. Dans l’histoire de l’art, on s’est affranchi de la monarchie du figuratif, on a fait la révolution en passant à l’abstraction, pour se retrouver aujourd’hui sous l’empire de Napoléon Vidéo Ier : de l’image, des images, plus que des images.
Au moment même où les moyens de la société de l’information sont maîtrisés par les artistes, le piège de l’image, reflet du monde, de l’information, de la vidéo se referme ; la maîtrise même de ces moyens en épuise le sens.
On peut donc tourner cette page.

En 2003, le parti pris sera radicalement différent. Beaucoup plus sobre. Ce qui ne signifie pas une remise en cause du coût de mise en œuvre des réalisations artistiques actuelles, loin de là on le verra, mais plutôt un recentrage matériel.
La biennale 2003 sera la biennale de la matière. Ce sera le retour à la masse.

Près de la moitié des artistes sont totalement inconnus ; ils sont luxembourgeois, érythréens, sri-lankais et inuits. Nous les découvrirons. C’est un réseau, plus qu’un groupe, qui a travaillé jusqu’à maintenant dans le plus grand secret, selon des règles définies : occupation totale des espaces d’exposition, contact absolu avec les matériaux ; aucune image, aucune lettre ou mot dans leurs œuvres ; une position ferme contre le bavardage dans l’art ; une attitude non pas de mépris mais plutôt d’indifférence aux médias.

Ils vont procéder au remplissage intégral des espaces de l’Arsenal de Venise par de la matière, des matières, des matériaux.
Ils s’appuient sur quelques signes précurseurs : l’Arte Povera (apparu en pleine apogée du Pop-Art), Klein avec la couleur-matière, Joseph Beuys, Arman avec l’expo « le Plein » ; une tentative, lors du remplissage de terre d’une galerie à un mètre de hauteur par Walter de Maria à Munich en 1968 ; Richard Serra également, par sa démonstration inopinée et magistrale de la supprématie de la masse sur l’énergie et l’information : en 1993, une de ses énormes plaques d’acier qui constitue ses sculptures s’est renversée, tuant deux personnes sous son poids au Capc de Bordeaux ; enfin, Marcel Duchamp. Forcément. Comment ne pas citer Marcel Duchamp dans un article sur l'art contemporain ?

Ces artistes travaillent actuellement à sculpter un relief alpin grandeur nature en chocolat. Il sera par la suite fondu pour occuper une salle pleine en 2003, le matériau gardant la mémoire de la sculpture dans son volume parallélépipédique final. Une salle sera occupée par un bloc monolithe de granit de 400 m3. Une piscine sera remplie d’eau et les visiteurs pourront y plonger. Mieux encore, une œuvre posthume de Joseph Beuys sera réalisée pour la première fois : une salle sera emplie de graisse et les visiteurs pourront y évoluer, nus, avec des bouteilles d’oxygène, même si quelques problèmes de sécurité restent à régler. Un gigantesque hommage collectif à Piero Manzoni sera rendu par le dépôt de 500 000 litres de merdes d’artiste dans l’un des boxes d’exposition. De la terre occupera, enfin, l’espace du sol jusqu’au plafond d’une autre salle. Un monochrome jaune de Wolfgang Laib en trois dimensions composé de pollen formera un bloc monumental jaune irradiant. Laib a commencé la collecte du pollen nécessaire il y a 8 ans déjà.
Terminons par le début, mais sans doute par le plus beau : l’œuvre visionnaire de Richard Serra sera reconstituée ; la plaque d’acier de 150 tonnes sera placée penchée au-dessus de l’entrée de la biennale, légèrement étayée de tasseaux de bois blanc, en manifeste de ce retour de la masse et de sa pertinence face à l’information.

Selrahc-Naej Niveliob, curator de la biennale de Venise 2003

vendredi 2 novembre 2001

nuit sur Venise

Le jour ne se lève pas vraiment
la cité se dilue dans le brouillard
un labyrinthe, des circonvolutions
une ville embrumée
une enfumerie de l’esprit

Et déjà sur Venise c’est la nuit

Apparitions de basiliques, pachydermes nocturnes

Des groseilles des lampes rouges pendent aux palissades des chantiers
Une enseigne de pharmacie et tout le quartier est teinté de vert
La couleur pulvérisée se dépose sur le sol

Sabat des vitrines :
Celles de verre de Murano, multicolores, tonitruantes
Celles des masques, sarabandes de visages,
Présences-absences figées
Vitrines blanches de dentelles éclatantes, suairs fantômatiques
Toutes éclairées à giorno, spectres irradiants,
elles mordent dans les ténèbres des places, les entament

Soudainement trois grands noirs africains déployent tous ensemble de grands draps blancs
pour y déposer au sol leur maroquinerie à vendre
tels des rois mages et leurs offrandes

Les hautes fenêtres, étroites, pointues en haut, comme des bougies,
s’enflamment des illuminations dans les maisons
Chaudes fenêtres

D’une cabane à clairvoies jaillissent les éclats de néon,
les étincelles d’un qui forge des barques,
des gondoles pour Charon

Des étals flottants de fruits & légumes nocturnes
s’abritent sous des vélums illuminés de rose et de pistache
trésors secrets prêts à rembarquer

Une passerelle subitement nous dépose sur un quai silencieux
Des passages tortueux nous ramènent des places désertes à la foule
On quitte ces foules pour des couloirs déserts par des volées d’escaliers
Une barque se frotte le flanc à son poteau d’amarrage

Rues peu larges, eau étale,
aucun vacarme vulgaire d’automobile
Tous les sons portent : le babil d’un gamin, le pas du promeneur,
les chants fredonnés, les « chao ! », les « va bene »

Des charrois sont poussés dans les rues étroites à grands cris pour prévenir
Les plus gros hissés par-dessus les ponts par des groupes s’entr’aidant en ahanant

Sur le littoral la mer bat,
un cœur
Les moteurs des bateaux ronflent,
une respiration

Seraient-ce les rugissement du Lion de saint Marc ?

Jean-Charles, Venise, 2001

mardi 10 avril 2001

Du banc au pont

La ville de Saint-Denis est connue pour certains lieux à fort caractère, comme la basilique, le théâtre Gérard-Philipe, le stade de France ou encore son marché. Elle est connue également comme ville de banlieue, avec toutes les images que véhicule cette désignation, qui relèvent autant du fantasme que de la réalité.

Le quotidien est souvent moins spectaculaire ; c'est pourtant lui qui rend la vie en banlieue difficile. Un exemple : Saint-Denis est une ville sans bancs. je caricature, mais à peine. On dirait que le nombre de bancs publics est inversement proportionnel à la densité de population. Serait-ce par souci d'économie que la municipalité est avare en bancs ? Les bancs gênent-ils la circulation ? Ou attirent les clochards, les mendiants, les petits groupes ? Quoi qu'il en soit, il en résulte que la ville est parcourue, arpentée, grouillante d'humains disputant le terrain aux véhicules de toutes sortes, voitures, bus, camions, tramways, d'humains en marche et pressés, mais ponctuée d'humains au repos, assis, causant, tranquilles, pratiquement jamais.

A deux pas du marché, non loin de la basilique et du théâtre, la place du 8 mai 1945 est un lieu central à Saint-Denis, mais un lieu sans âme, un inter-lieu. Fin mai 2002, cette vaste place vide s'est recouverte de bancs. Ce fut comme une intervention extraterrestre et nocturne. Un essaim de bancs multicolores avait été déposé, épars et insolite. Que s'était-il passé ?

A l'occasion d'un festival culturel, la proposition avait été faite au collectif Cortex d'intervenir dans la ville. Le collectif, composé à ce jour de deux artistes, Justine Lévy et Eden Modaux, se présente ainsi : « [Il] intervient dans l'espace public en aménageant les lieux, en créant des situations nouvelles. Le centre de ce travail artistique est le public, les gens et Ies liens qu'ils peuvent nouer, les rencontres qu'ils peuvent faire. Chacune des oeuvres constitue une proposition à durée limitée. Le lieu est restitué dans son état originel. Il ne s'agit pas d'imposer une oeuvre ou de s'approprier un lieu public, il s'agit plutôt d'inviter le public à réfléchir aux espaces de vie qu'il fréquente et à en imaginer la transformation, l'amélioration. »

Convié à travailler sur la place du 8 mai 1945, le collectif Cortex a fait ce constat. Beaucoup de gens la traversent ou la contournent, mais très peu de personnes s'y installent. En effet, cet espace ne comporte que très peu de bancs et les rebords de la fontaine ne permettent pas de s'asseoir sans être mouillé. La partie en dalles de béton n'est absolument pas fréquentée, les gens préfèrent traverser la petite zone arborée puis emprunter les trottoirs.

De là, les deux artistes ont conçu et réalisé des bancs. Ces banquettes étaient des caissons en arc de cercle, pourvus d'encoches à chaque extrémité permettant de les saisir pour les déplacer. Mais pour cela, étant donné leur poids, une collaboration de deux personnes était requise. Six bancs réunis pouvaient former un cercle, mais aussi une enfilade sinueuse ou une toute autre configuration, selon la fantaisie des usagers. Il y avait des bancs roses, des bancs orange, des jaunes, des rouges, des bleus et des verts, six bancs de chacune de ces six couleurs, trente-six en tout. Les bancs, virgules colorées, furent déposés sur la place et laissés pour un mois à la disposition des usagers afin qu'ils se familiarisent avec ce nouveau mobilier, qu'ils se prennent au jeu, qu'ils profitent de ce nouvel espace.

Fin juin, les bancs furent retirés, selon ce qui avait été planifié par le collectif Cortex lui-même. Il y avait des raisons pratiques. La qualité du bois et de la peinture ne permettait pas un usage externe et public prolongé. En outre, la mairie avait accepté une installation temporaire de bancs sur la place, et non un aménagement permanent et définitif. Mais il y avait avant tout une raison interne. L'œuvre du collectif Cortex n'était pas les bancs, les trente-six caissons peints de six couleurs. Non, l'œuvre était une suggestion, une invitation faite aux personnes fréquentant la place.

Au début du XXe siècle, avec le passage à l'abstraction, l'art s'est affranchi de la représentation du réel. Dans les années soixante, avec l'apparition des performances et des happenings, on assiste aux débuts de la disparition de la forme matérielle des oeuvres d'art, des oeuvres d'art en tant qu'objet. Par exemple, entre 1960 et 1962, Jean Tinguely élabore de gigantesques machines auto-destructives. Il ne produit pas alors une oeuvre matérielle, bien au contraire il organise sa destruction. La disparition, le processus de disparition, est l’œuvre elle-même.
Dans la même veine, Yves Klein, en 1962, cède des Zones de Sensibilité Picturale Immatérielle. Chaque zone est échangée contre un reçu indiquant un poids d'or fin qui est la valeur matérielle de l'immatériel acquis. L'acquéreur doit brûler le reçu pour se rendre véritablement propriétaire de la Zone, et la moitié de l'or employé dans la transaction est jeté à la Seine, au bord de laquelle à lieu la cessation. L’œuvre est la relation entre Yves Klein et l'acheteur, transaction sans objet, et rien de plus. Avec les Zones de Sensibilité Picturale Immatérielle, c'est la sphère des relations humaines qui devient le lieu de l’œuvre d'art.

Au sein du monde de l'art, on continue de produire des oeuvres d'art-objets et, conjointement, de ces oeuvres qui ne sont pas des objets mais des déroulements, des actions non productrices. On distingue néanmoins une émergence forte de caractéristiques nouvelles dans les propositions récentes : l'attention pour le relationnel, le convivial, la création de lien social. Nicolas Bourriaud nomme cela l'esthétique relationnelle1. Les membres du collectif Cortex font partie de ces artistes qui proposent des oeuvres dont l'objet n'est pas matériel mais relationnel, se plaçant dans le champ de la convivialité, champ pour l'instant hors des espaces marchands.

Revenons à nos moutons, en l'occurrence à notre troupeau de bancs, à Saint- Denis, place du 8 mai 1945, en cette fin de printemps 2002. Que s'est-il passé, les bancs une fois sur place ? On vit des gens s'asseoir pour lire le journal ou manger un sandwich ; des mamans faire une pause, assise à côté de leur poussette, discutant en groupe ; des personnes piquer un petit somme, dans le creux de bancs renversés sur le dos arrondi. On voit là que l'appropriation est allée au-delà même de ce que Cortex avait envisagé. Et ce qui a échappé est aussi intéressant que ce que le projet induisait. On retrouva un matin des bancs disposés en cercle sur deux étages, créant ainsi une petite tour protectrice. Les enfants utilisèrent en masse les bancs renversés sur le dos arrondi comme des bascules, isolés ou poussés côte à côte en un parcours mouvant. Souvent, à proximité, assis, quelques parents les surveillaient en bavardant. En les entassant, les enfants créèrent même occasionnellement un toboggan. Ce que Cortex avait prévu, bien vu, c'est que la place devint une aire de jeu, de repos, un lieu de convivialité, et que les bancs s'avérèrent d'excellentes passerelles entre les individus. Ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que les bancs soient autant renversés, retournés et détournés, à tel point que certains, et j'y vois un signe, devinrent de petits ponts.

1. N. Bourriaud, Esthétique Relationnelle, Paris, Les Presses du Réel, 2001.

texte publié dans la revue Tissage n°2, Le pont traversé, avril 2003