mercredi 2 juin 2010

Mort de Louise Bourgeois : disons au revoir à la vieille dame

L'expression artistique de Louise Bourgeois était un art épidermique. Je ne veux pas dire par là que cette artiste réagissait aux affects en créant instantanément. Loin de là : ses oeuvres étaient en général mûrement réfléchies. Mais celles-ci, que ce soient ses dessins, ses sculptures, ses installations, qu'elles soient en tissu, en métal, en résine ou en marbre, étaient comme de la peau. La peau est la surface de contact entre nous et le monde, entre nous et les autres. Notre peau délimite physiquement notre intérieur et notre extérieur. La peau, c'est également ce qui reçoit les caresses, et les blessures. Les oeuvres de Louise Bourgeois étaient comme des peaux. Elles étaient comme des corps sensibles. Cependant, l'intérieur et l'extérieur n'y étaient pas réparties de façon évidente. Le monde extérieur n'était pas forcément autour des objets qu'elle créait, et le monde intérieur pas obligatoirement dans la matière. Ses oeuvres matérialisaient le contact physique entre les deux.

Prenons "Fillette" par exemple, une de ces oeuvres les plus connues, grâce à la photo de Mapplethorpe. Une photo qui pourtant, à mon avis, dénature l’œuvre. On y voit Louise Bourgeois, déjà âgée, en fourrure, tenant sous son bras une gigantesque bitte en résine, et souriant malicieusement de toutes ses rides, d’un air de vieille dame indigne. « Fillette » n’a pas le caractère de provocation sulfureuse qu’a, en revanche, le travail photographique de Robert Mapplethorpe. D’où un certain contre-sens. En modelant un pénis et en l’appelant « Fillette », Louise Bourgeois parle très tendrement des relations de couple, de l’affection que peut avoir une femme pour son compagnon, qui passe par la sexualité, cette chose un peu monstrueuse qu’il faut apprivoiser, dont il faut prendre soin, qui semble parfois être comme un être en plus dans le couple, qui a besoin de nous et qui nous échappe.


Une autre oeuvre : "Seven in Bed". Sept corps sont figurés dans un lit. Sept grandes poupées cousues en tissu rose cochon couturé grossièrement. De la peau à vif. Sept corps enlacés, mélangés, interpénétrés, quoique côte à côte, se subdivisant en dix têtes, aux bouches s’embrassant les unes les autres. Tout, pourtant, sauf une partouze. Plutôt l’évocation d’une enfance marquée par la découverte de la liaison du père de Louise avec sa nounou sous le toit familial. Un corps en plus dans le lit. Pourquoi ne pas penser aussi aux sept filles de l’ogre égorgées dans leur lit à la place des sept frères, dans le Petit Poucet ? L’ogre qui aime tant la chair fraîche, et aussi, mais d’un autre amour - quoique ? - ses chère filles... L’interprétation est libre, mais l’œuvre nous parle, elle nous touche.

L’importante exposition qui fut consacrée à Louise Bourgeois au MoMA à New York en 1982-83 marque le début de la reconnaissance internationale. Reconnaissance tardive donc, à l'âge de 70 ans, pour cette artiste née en France en 1911 et qui créait depuis les années quarante. Mais Louise Bourgeois n'a pas toujours été une vieille dame, et cette reconnaissance tardive fut peut-être une chance. Elle lui a laissé le temps de mûrir, dans sa création mais aussi dans sa vie. Le temps de faire des études artistiques, notamment auprès de Fernand Léger. D'épouser un célèbre historien de l'art, Robert Goldwater, et de partir vivre avec lui à New-York. D'avoir avec lui trois enfants et de les élever. De créer des "Totems", personnages évoquant les amis et membres de la famille restés en France et qui lui manquaient.

A la lisière du surréalisme, de la psychanalyse, du féminisme, domaines qu’elle a côtoyés, Louise Bourgeois a pu continuer à développer, à l'abris du besoin mais toujours en contact étroit avec les grandes figures artistiques de son temps, une recherche artistique introspective mais aussi très audacieuse quant aux matériaux employés. Bronze, marbre, bois, plâtre mais aussi tissu, latex et matières plastiques, en lien avec des activités tout aussi importantes de peinture, de dessin et d'écriture. La sexualité, la famille, le corps, la maison, la santé mentale en sont les principales thématiques. Son champ d'expérimentation est très vaste, sa production importante, et malgré un apparent éclectisme, son univers créatif reste extrêmement homogène.


Les oeuvres de la dernière période de sa vie qui ont le plus frappées les esprits sont ses araignées géantes. Réalisées en métal, certaines mesurent jusqu'à 10 mètres de hauteur. La plupart s'appellent "Maman". La mère de l'artiste, avec son père du reste, tenait un atelier de restauration de tapisseries anciennes. Tirer le fil, tisser la toile, c'est une des métaphores de ces oeuvres au centre desquelles Louise Bourgeois place, explicitement, la figure maternelle. Impressionnantes présences, à la fois protectrices et menaçantes, aliénantes. L'espace entre les pattes arc-boutées et sous le corps de l'animal forme une sorte d'habitacle protégé, proche des "Igloo" de Mario Merz. Une forme hémisphérique, un ventre maternant. Mais c'est aussi une cage, une prison, et il est toujours dangereux de se faire prendre dans la toile de l'araignée. L'amour d'une mère, ça a quelque chose de démesuré, d'effrayant. Lire (ou relire) sur ce thème "l'Arrache-cœur" de Boris Vian où une mère, par amour pour ses enfants, les enferme dans une cage - dorée, bien entendu. J'y pense parce que Louise Bourgeois a aussi utilisé, dans les mêmes années que les araignées, de grandes cages pour ses installations. Certaines sont même des chambres - celle des parents, celle des enfants. Quitte à explorer les ambiguïtés, rappelons que c'est à l'intérieur d'une cage de Faraday qu’on est le mieux protégé de la foudre.

Le 31 mai dernier, c’est une très grande artiste qui nous a quitté, à l'âge de 98 ans. Son oeuvre multiple, polymorphe, reste pourtant d’une cohérence impressionnante. Plus de sensation que d’émotion, d'une créativité remarquable, d’une grande maturité, il s’en dégage une impression de puissance, rare, à l’égal de celle de Goya ou de Picasso. Une oeuvre exigeante qui dérange, qui bouscule. Un peu comme les événements d'une vie, qui, nous comblant ou nous blessant, nous marquent, nous changent et nous font avancer.

Jean-Charles Boilevin

mardi 2 février 2010

Pour Salinger, avec amour et abjection

L'écrivain américain Jerome David Salinger est décédé le 27 janvier dernier à l'âge de 91 ans. Il laisse derrière lui une impression paradoxale. En effet, autant on peut s'attacher aux personnages de JD Salinger, autant Salinger lui-même donnait l'image d'un misanthrope peu sympathique. Après le succès de L'Attrape-Cœurs, il s'était définitivement retiré dans le New Hampshire en 1953, refusant peu à peu les interviews, la publication de ce qu'il disait écrire et les adaptations de ses livres.

Holden Caulfield, le héros de "L'Attrape-Cœurs" (titre original : "The Catcher in the Rye"), exclu de son lycée quelques jours avant Noël, erre pendant trois jours dans New-York, tour à tour en compagnie de sa petite sœur de dix ans et d’une prostituée, entre l'alcool et la question récurrente de savoir où vont les canards de Central Park quand le lac est gelé. Écrit à la première personne dans une langue peu châtiée, le roman est un succès depuis sa publication en 1951. Chaque lecteur a pu se retrouver dans ce moment de flottement, de violence et de vulnérabilité entre enfance et âge adulte. Ou plutôt, peut-être, aimerait s’y retrouver.

"Seymour : une introduction" (1959), "Franny et Zooey" (1961) et "Dressez haut la poutre maîtresse, charpentiers" (1963) poursuivent cette veine adolescente, explorant de roman en roman les relations au sein d’une même famille.

Mais, parmi les dix livres que j’emporterais sur une île déserte, en bonne place figurerait les "Nouvelles" de Salinger, neuf récits de la fin des années 40. "Un jour rêvé pour le poisson-banane", histoire farfelue, s’achève sans prévenir sur un suicide. Dans la nouvelle "Pour Esmé, avec amour et abjection", un soldat psychologiquement traumatisé par la guerre - comme Salinger l'a été - se souvient de sa rencontre, dans un salon de thé, avec une petite fille extrêmement intelligente. Délicat, cocasse et terrible. Enfin, ma préférée : "L’homme hilare". Au fil des semaines, un chef scout invente pour sa troupe un conte digne de Fantômas : le héros, à la bouche déformée dans un étau par des kidnappeurs alors qu’il était enfant, connaît un passage secret conduisant directement de Paris à la Chine ! L’ensemble est relaté par un des enfants : les péripéties de L’homme hilare, les sorties en bus, les matchs de base-ball et la participation, puis le départ de Mary, le flirt du jeune chef. Alors tout acquiert le même degré de réalité. Ou de fiction.

Finalement il ne nous appartient pas de juger l'attitude de Salinger. Apprécions juste qu'avant de se replier sur lui-même, il nous ait laissé quelques personnages qui connaissaient un passage secret vers un monde pas encore désenchanté.

samedi 31 mars 2007

Le quartier du Panier à Marseille



Le Panier est un quartier de Marseille intéressant parce que pittoresque ; il se compose d'une place et de petites ruelles qui serpentent au gré des boutiques et des habitations il faut bien le dire (un peu) délabrées, donc aussi (très) colorées. Mais le clou du Panier c'est la Vieille Charité. Un hôpital du XVIII° siècle je crois réhabilité en musée et qui a subi des transformations, adjonctions, retouches architecturales au cours des décennies. Le musée est agrémenté d'une excellente librairie, d'un cinéma/cinémathèque d'art et d'essai et d'un restaurant un peu cher.

Mais ce n'est pas là que je voulais en venir ; en descendant du Panier vers le Vieux-Port (puisque pour aller au Panier ça monte), je suis tombé, à quelques mètres du lieu de destination, sur un endroit qui m'a coupé le souffle ; une terrasse de bar, en forte déclivité, donnant sur une série de grands escaliers près de la mairie. Il en faut peu à l'esprit humain pour changer ses repères ; la pente n'était pas si abrupte que ça, mais elle était bien présente : le petit jaune dans les verres à Ricard de ceux qui donnaient sur la mairie et le port tendait vers le bas, chez ceux qui regardaient vers le Panier il penchait vers le haut ; cette vision m'a d'autant plus marqué qu'elle m'a rappelé qu'en ce coin reculé, permutocculté dans un coin de ma mémoire j'avais un jour, lors d'une halte propice au cours d'une marche d'exploration improvisée, pris un verre, avec les mêmes sensations. Je me rappelai aussi qu'un peu plus tard j'avais rêvé de cette déclivité comme étant une place en pente (très peu peuplée et à des endroits choisis dans le rêve) dans laquelle se jouait quelque chose de capital pour mon avenir.

Je déduisis de cette expérience que le quartier inconnu, pris entre deux couches d'espace-temps, de Mazargues, auquel je rêve souvent, existait peut-être au lieu d'être un simple conglomérat affectif, mais n'avait pas encore été correctement réidentifié. C'est du moins ce que j'aimerais croire.

Mes itinéraires dans Marseille sont subordonnés à la loi d'habitude.C'est pourquoi j'ai été tellement frappé par l'événement décrit plus haut. J'ai quelques points de repère : Mazargues, le rond-point du Prado, le rue de Rome, la préfecture, la rue Saint-Férréol, le Centre-Bourse, le port, la Canebière, les Réformés, la place Thiars, le Cours Julien, la Plaine, Longchamp...

Je me rends souvent au Centre-Bourse où se trouve la FNAC ou au Virgin dans la rue Saint-Férréol qui débouche sur la Canebière. Le Centre-Bourse est un bâtiment dont on dirait qu'il a été construit par des Incas messianiques ayant pris du peyotl. A côté, en face se trouve le bâtiment plus classique de la bourse, ainsi qu'une brasserie dénommée Les Templiers, qui regarde à moitié le Centre-Bourse et à moitié le jardin des vestiges, et dont la spécialité est de proposer des bières de tous les pays.

A une rue de là, mais quelle rue puisqu'elle ouvre sur le port et sur la lumière, se trouve La Samaritaine, l'un des cafés les plus chers de Marseille, devanture jaune, café philosophique le dimanche matin, service pas toujours agréable.
A Mazargues je me fais couper les cheveux. Ses poulets rôtis, son ambiance bon enfant, ses devantures de bijouterie, d'agences d'assurance, de boulangerie, fruits et légumes, papéterie, vidéo-clubs, ses bistrots de la dernière chance, mais au soleil : le village dans la ville, avec la rue principale et la place de l'église visitées par les branleurs en mobylette.

Il m'arrive aussi de m'arrêter au palais du Pharo, proche de la naissance de la Corniche, pour regarder le fort Saint-Jean et la tour du Roi René dans la brume bleue de la mer ensolleillée.

Place Castellane se trouvent le Castel York et le Castel Jacques, où l'on mange un très bon loup braisé avec du gratin dauphinois. S'y trouve également le cinéma le César, contraint comme nous tous de passer à l'intérieur de sa sélection art et essai quelques films commerciaux pas trop bidon pour survivre.

Sur la place Thiars se trouvent toute une série de bars et restaurants chics, dont le Shabu shabu, restaurant japonais qui sert des sushis à l'anguille à tomber par terre tout en fondant.

Le cours Julien et la place Carli sont le lieu des bouquinistes, des disquaires, des antiquaires, des vendeurs d'affiches de cinéma ou autres objets d'art dérivés et à tous prix. Il faut sentir le vent d'automne s'engouffrer dans ce cours et son dallage de pierre rose, avec la douceur de feuilles qui craquent sous le doigt, ou la décoction ouatée de la sève lumineuse du printemps occuper les interstices de ses cafés et jardins d'enfants pendant le retour des premiers temps, le samedi, de sa foire aux livres. Il m'arrive encore d'aller à la place Carli, au bout finissant du cours, fouiner comme un écureuil sa noisette dans les piles de revues le Mickey Parade qui contiendrait la perle rare, une aventure de Donald confinant à une métaphysique bien comprise, pour entretenir les rayonnages assoiffés de ma bibliothèque néoténique. Puis je rentre chez moi, vers Luminy, où le vent rend la mer bleu foncé dans les calanques.

Fabrice Lanza

dimanche 15 octobre 2006

Nom de Zeus !

Livres
La mythologie grecque peut paraître déconcertante à aborder pour un contemporain, à cause de son foisonnement de personnages, de péripéties, mais aussi de versions et de sources. Il faut bien comprendre que ces récits proviennent d'une tradition à l'origine orale, qu'ils n'étaient pas figés mais en évolution permanente, et qu'ils nous sont parvenus par de multiples témoignages antiques, littéraires ou artistiques, qui n'en présentent chacun qu'une partie. Aucun texte antique ne rassemble de façon exhaustive tous les mythes grecs dans toutes leurs versions. Pour en avoir une vision globale, il faut grappiller chez Homère, Hésiode, Hérodote, Apollodore, Antoninus Liberalis, Virgile et bien d'autres.

Les Métamorphoses d’Ovide, par exemple, écrit en latin au début de l'ère chrétienne, parle de toutes les formes qu’ont pu prendre les dieux, de toutes les transformations qu’ont pu subir les humains en contact avec les dieux. Il aborde donc de nombreux mythes, dans une langue poétique, mais sous une forme qui fait un peu catalogue. Enfin, pour ne pas que le livre tombe des mains, il faut éviter la traduction de Garnier-Flammarion : très proche de la syntaxe latine, les phrases nécessitent des exercices de contorsion mentale pour être comprises.


A notre époque, des auteurs ont entrepris de recenser et de présenter les mythes grecs dans leur ensemble. Pour ma part, et je ne suis pas le seul, la référence fut pendant longtemps Les Mythes Grecs de Robert Graves, qui propose une approche érudite et souvent une interprétation historique des mythes. L'ouvrage est paru en 1958 en anglais, puis en 1967 en France, chez Fayard.


Plus récemment est paru L'Univers, les Dieux, les Hommes de Jean-Pierre Vernan (Seuil, 2002). Un ouvrage tout à fait abordable, très agréable à lire. L'auteur, éminent historien et anthropologue, spécialiste de la Grèce antique, y rassemble son approche des mythes grecs fondamentaux tels que lui-même les a racontés à son petit-fils. Ceci dit, qu'on ne s'y trompe pas. Si la forme est simple, les analyses que suggère Jean-Pierre Vernan sont brillantes. Un seul regret : celui de refermer ce livre, qu'on souhaiterait plus long. Encore !, encore !, grand-père Jipé !, encore quelques mythes ! a-t-on envie de réclamer... Car Jean-Pierre Vernan ne les raconte pas tous.


Je terminerai par l’ouvrage que je suis en train de relire en ce moment : Les Mémoires de Zeus de Maurice Druon (Plon, deux tomes, 1967). C’est un livre épuisé, que l’on trouve cependant assez facilement d’occasion sur internet.

Maurice Druon, académicien, est l’auteur des fameux Rois maudits (les livres, pas la récente adaptation télévisée absolument consternante…)

Dans Les Mémoires de Zeus, Maurice Druon offre une large vision d’ensemble de la mythologie grecque, qu’il découpe en époques, de la cosmogonie et des dieux précédant Zeus et l’Olympe jusqu’aux demi-dieux, aux héros et aux hommes. Tout en faisant parler Zeus lui-même, il propose pour l’ensemble des mythe un enchaînement auquel il donne un sens. Druon est parfois un peu moraliste, même si c’est à Zeus qu’il prête ce caractère omniscient et donneur de leçons. Mais si on arrive à lui passer cette petite manie, on peut apprécier chez lui une langue claire, une sensibilité indéniable, une certaine malice, et des interprétations qu’il tire du savoir autant que du bon sens.


Bref, à qui désire s’immerger dans la mythologie grecque et en avoir une vision d’ensemble, ou à qui souhaite en découvrir une relecture par un auteur contemporain, je conseillerais Les Mémoires de Zeus de Maurice Druon, complété par le livre de Jean-Pierre Vernan, L'Univers, les Dieux, les Hommes, l’un pour son ampleur, l’autre pour sa fulgurance.

lundi 14 février 2005

Travailler sur le Presque

 
Dire que j'ai attendu d'avoir trente-deux ans pour connaître un peu mieux Robert Filliou ! Maintenant que je me suis documenté, j'ai envie de dire à tout le monde combien c'était un artiste épatant. Autant vous dire tout de suite que cet article, sans être hagiographique, sera absolument partial ; et qu'en plus, je ne traiterai que de ce qui m'a plu dans l'œuvre de Filliou. Pour le reste, si le personnage vous intéresse, vous trouverez en librairie ou sur internet des renseignements plus exhaustifs.

Robert Filliou, né à Sauve dans les Cévennes en 1926, est économiste de formation. Il participa, pour les Nations-Unis, à l'élaboration du plan économique de la Corée du Sud au début des années 50. De cette expérience orientale, il gardera un grand intérêt pour le bouddhisme zen. Et quittera l'ONU, abandonnant la macro-économie pour la création.

Il commence vers 1956 à jouer la "poésie d'action" qu'il écrit. En 1960, le texte de sa pièce "L'Immortelle Mort du Monde" se présente sous la forme d'un collage. Les répliques y sont interchangeables. En 1961, il compose et envoie de "longs poèmes courts à terminer chez soi".

exemple :

nationalisme

... isme

... isme

... isme

fin du poème des mots n'ayant plus de sens.

En 1962, Filliou ouvre sa "Galerie Légitime", également baptisée "couvre-chef-d’œuvre". Il s'agit ni plus ni moins de sa casquette, dans laquelle Filliou accroche de petites oeuvres qu'il présente aux passants. Les siennes ou celles d'autres artistes. Une vraie galerie, avec vernissages, sur des trajets qu'il définit dans Paris.

En 1963 , Filiou et l'architecte Joachim Pfeufer conçoivent le Poïpoïdrome. Ce "Centre de Création Permanente" sera exposé en 1976 à Beaubourg, mais Filliou et Pfeufer font en sorte que ce soit le centre Beaubourg qui se trouve inclus dans le Poïpoïdrome. Il existe aussi des versions de Poïpoïdrome ambulant.

Évitant de s'inscrire dans un mouvement artistique défini, Filliou prône l'Autrisme : "Quoi que vous fassiez, faites autre chose".

En 1965, Filliou édite en anglais des cartes postales portant des questions intitulées "Ample Food for Stupid Though" (nourriture abondante pour pensée stupide), qu'il rééditera en 1977 en français sous le titre "Idiot-ci, Idiot-là". Voici certaines de ces questions :

Et si vous étiez lapon ?

Pourquoi vous-êtes vous levé ce matin ?

Pensez-vous souvent ce que vous dites ?

Que valez-vous ?

Êtes-vous génial ?

Comment allez-vous, et pourquoi ?

Que proposez-vous ?

C'est beau, la vie ?

Qu'est-ce qui fait un parti ?

Pourquoi toute cette viande ?

De 1965 à 1968, Filliou et George Brecht ouvrent à Villefranche-sur-Mer "la Cédille qui Sourit", une "non-boutique" comme il la définissent eux-mêmes. Il s'agit de nouveau d'un espace de "Création Permanente", basé sur le jeu et l'échange, où auront lieu des expositions, des collaborations, des discussions...

En 1966, Filliou précise ses "Principes d’Économie Poétique" : innocence, imagination, liberté, bonté et intégrité, sont affirmées comme des valeurs économiques.

A la fermeture de "la Cédille qui Sourit", Filliou prolonge l'expérience en décrétant "la Fête Permanente" (The Eternal Network). Il énonce également à cette époque son "Principe d'Équivalence : bien fait = mal fait = pas fait". Pour lui,

l'exécution de l’œuvre importe peu, l'idée vaut pour l'objet.

En 1970, c'est une de ses idées qui me séduit le plus, il propose, grâce au projet COMMEMOR (Commission Mixte d'Échange de Monuments aux Morts) que des pays échangent leurs monuments aux morts, plutôt que de se faire la guerre.

En 1971 Robert Filliou (initiales : RF) invente "le Territoire de la République Géniale". "C'est un territoire comme les autres simplement une définition au-dessus du sol". Une sorte de déclaration d'indépendance suggérée à tous. Il incite chacun à développer son génie plutôt que ses talents - les talents sont ce qui est reconnu par la société. Lui-même se définit comme "un génie sans talent".

Le 17 janvier 1973, reprenant un texte écrit 10 ans auparavant, Filliou organise le 1 000 010° anniversaire de l'art . "Voici un million et 10 ans, ART était VIE, dans un million et 10 ans il le sera encore. Festoyons donc toute la journée, sans ART, pour célébrer ce début heureux et annoncer cette fin heureuse. Le fond de ma pensée ? Éventuellement l'art doit revenir au peuple, auquel il appartient."

Dans les années 80, Filliou a pu développer et partager ses recherches. Outre ses réalisations, souvent fragiles, il nous reste ses réflexions, très pertinentes sur le rôle de l'artiste dans la société.

"Le savoir minimum requis pour un artiste est qu'il voit les deux côtés de chaque question".

"L'art est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art"

"ça ne fait rien si l'art n'existe pas, l'important c'est que les gens soient heureux"

"Notre planète, c'est presque le paradis, non ? Les artistes, nous nous travaillons sur ce presque".

Robert Filliou cherchait à faire du monde "un endroit chouette". En 1987, quelque part entre les Eyzies et le Tibet, il disparut.

Jean-Charles Boilevin, février 2005

dimanche 24 octobre 2004

Glace ; eau ; vapeur

L'artiste George Brecht est l'inventeur des events.

Mais un event, qu'est-ce que c'est ?


Event en anglais signifie événement. Cependant, à propos de George Brecht, nous continuerons à employer le mot anglais. Ainsi, quand en français on parle d'un event, on sait qu'on fait référence, de prés ou de loin, à George Brecht.

Un event est un ensemble d'action, décrit sur une carte, que quiconque peut réaliser, ou plutôt interpréter, à la manière d'un morceau de musique à partir d'une partition.

Pour exemple, voici un des premiers events de George Brecht, il s'agit du

Motor Vehicule Sundown Event (L’event du véhicule à moteur au coucher du soleil, 1959) :

Feux (phares, codes), marche, arrêt
Clignotant (droite, gauche), marche, arrêt.
La lumière de la boîte à gants. Ouvrir, fermer (rapidement, à vitesse modérée, lentement).
Son du klaxon.
Ouvrir, fermer une fenêtre (rapidement, à vitesse modérée, lentement).
Essuie-glace : marche, arrêt.


etc.

Plutôt déconcertant, pour un concert, non ?

George Brecht est pourtant chimiste de formation. Un type sérieux, qui travaille pour de grosses firmes. Mais il s'intéresse aussi au bouddhisme zen. Et il fut également dans les années cinquante l'élève de John Cage, compositeur américain qui introduisit le hasard et le bruit dans la musique. A cette époque, George Brecht écrit un livre sur la notion de hasard chez Dada, chez les surréalistes et dans le travail de peinture de Jackson Pollock, et il établit des parallèles avec certaines conceptions scientifiques. En 1957, il réalise lui-même des peintures où il laisse le hasard faire l’œuvre.

Plus tard, il abandonnera l’industrie chimique pour se consacrer entièrement à l’art. Il deviendra un des membres les plus importants du groupe Fluxus, et plus tard encore, il ouvrira avec Robert Filliou La Cédille qui Sourit, non-boutique et Centre de Création Permanente.

Mais revenons à la fin des années cinquante, quand George Brecht élabore ses premiers events et les propose sur des cartes maintenant fameuses.

Trois Events pour Lampe

on. off.
lampe
off. on.

1961

Event - mot

Exit

(printemps 1961)


Deux events pour véhicule :

Démarrer.
Arrêter.



Six objets d'exposition

plafond
premier mur
deuxième mur
troisième mur
quatrième mur
sol



Event de l’œuf

Au moins un œuf.



Enfin, un des plus beau à mon sens :

Trois events aqueux :

glace
eau
vapeur


(été 1961)

On le voit, les indications, les instructions sont à la fois les plus ouvertes et les plus énigmatiques qu'on puisse donner. "Au moins un œuf" signifie que pour réaliser l'event de l’œuf, il faut juste un œuf. Tout le reste est laissé au libre choix de l'interprète.

Grâce à cela, George Brecht introduit une grande part de hasard dans ses création, puisqu'il laisse l’interprète de l'event prendre les décisions habituellement prises par l'artiste. Il initie ainsi des œuvres fluides, ouvertes, toujours vivantes.

On peut également apprécier la rigueur, la grande économie de moyen, ainsi que l'humour que George Brecht transmet à travers ses events. George Brecht est un scientifique qui s'intéresse par ailleurs aux philosophies orientales, on l'a vu ; tout cela transparaît dans ses créations. On a également pu parler de néo-haiku à propos des indications pour events. Je crois que, fondamentalement, George Brecht est poète. Par la force suggestive de quelques mots, il nous reconnecte au monde concret avec un regard neuf. Il nous invite à reconsidérer les objets qui nous entourent, les gestes que nous accomplissons, la perception que nous avons du monde. Si on joue vraiment le jeu, après avoir interprété l’event de l’œuf, un œuf devient pour nous pleinement un œuf, avec toutes ses qualités d’œuf, tous ses possibles d’œufs, auquel on consacre toute notre attention, toute notre imagination.

Très récemment, en 2005 à Cologne et en 2006 à Madrid, une grosse exposition consacrée à l’artiste a été organisée : George Brecht Events, a Heterospective. A cette occasion, le Motor Vehicle Sundown event de 1959 a été interprété sur la place de la cathédrale de Cologne. Des véhicules en nombre important ont été rassemblés, parmi lesquels des voitures anciennes, une jeep, des motos, une balayeuse municipale et même un camion de pompiers.

Sans qu’il n’y ait vraiment de début ou de fin bien définis à l’action, les conducteurs des véhicules se sont tous mis à accomplir les actions assez banals de klaxonner, d'ouvrir et de fermer leur portière, de mettre en marche leurs essuie-glaces ou d'allumer et d'éteindre leurs phares, selon les instructions de George Brecht et leur propre interprétation.

Un beau désordre ? Mais dans toute chose il y a du chaos, comme il y a également une part d’ordre. Les artistes, comme les scientifiques, le savent bien. La sagesse est de l’accepter. L’habileté est d’en orchestrer l’équilibre.

vendredi 2 juillet 2004

Stade de France

dédale obscur
des couloirs, des ascenseurs
à travers le béton
soudain, au cœur du bâtiment
un rayon vert
de l'herbe
la pelouse du stade de France

en s'approchant du tapis
à l'odeur de jardin
on se sent une équipe à soi seul
les bleus de 98
marchant vers les Brésiliens
vers la gloire
au creux des 80 000 gradins qui regardent

au bord de la pelouse
il paraît petit, ce terrain
désillusion...
et pourtant
les travailleurs qui fourmillent là-bas de l'autre côté
paraissent minuscules
et même les semi-remorques semés là-dedans
chargés de matériel
semblent des jouets

le stade est un gigantesque sandwich
une tranche de gazon vert,
une tranche de gradins gris,
une tranche d'auvent blanc,
une tranche de ciel bleu
tout en arrondis, en courbes qui adoucissent les perspectives
sa géométrie isolée de l'extérieur
a perdu l'échelle de grandeur

les casques de chantier des ouvriers grouillent
en pastilles multicolores
une grue télescopique de 60 mètres
va trouer le velum bleu tendu là-haut
ah mais non c'est le ciel
des araignées descendent au bout de leur câble
installer un ampli, un projecteur

tout en haut sous l'auvent la ligne supérieure des gradins
descend puis remonte puis descend puis remonte
et forme une vague circulaire
travailleur évadé tout en haut sous l'auvent
je contemple
ces courbes ces courbes qui tournent sans fin

juin-juillet 2004, Saint-Denis

lundi 15 mars 2004

Un dimanche à Waterloo

Quand de France on se rend en Belgique en voiture, peu avant Bruxelles au loin on aperçoit un lion en haut d'une pyramide. On passe alors à Waterloo. Le lion, en métal, silhouette fantomatique sur son monticule, commémore la bataille. La bataille de Waterloo, la défaite de Napoléon. C'est d'ailleurs pour cette raison que le lion fait face à la France.


Par le hasard des liens familiaux, j'ai hérité de cousins par alliance habitant à Waterloo. A ma dernière visite, le dimanche matin au petit-déjeuner, nous évoquons le lion. Tu sais, m'expliquent-ils, la bataille ne s'est pas déroulée à Waterloo, mais plutôt sur les communes voisines, Braine-L’Alleud, Lasne et Genappe. Mais la signature de la reddition a eu lieu au quartier général de Wellington, à Waterloo, alors sur l'acte il est écrit "Waterloo"... Aline a fait un exposé en classe sur le lion... Pourquoi on l'a construit là, déjà, Aline ? Parce que c'est sur la tombe du prince d'Orange, il est mort pendant la bataille... C'est la fin des "cents-jours", c'est ça, hein ? Napoléon revenait de l'île d'Elbe, et allait repartir pour Sainte-Hélène... En 1815... Il s'est fait battre de peu, pour des retards de troupes, et le fameux chemin creux où les chevaux se sont embourbés... Ah oui c'est ça il avait plu la veille...

Tu veux qu'on aille voir la butte ? Ce n'est pas loin, à pied. C'est une belle promenade. Moi j'y vais souvent, en vélo plutôt, mais on peut y aller à pied aussi. C'est pas loin. C'est à 20 minutes, je dirais. D'un autre côté, nous envisageons de rendre visite à une certaine boulangerie dans la direction opposée pour faire le plein de craquelins. Le lion, ou les provisions de bouche ? Finalement, c'est le pèlerinage historique qui remporte les suffrages.


Nous marchons dans la brume matinale. La butte se dessine progressivement, blanchie par la neige. On approche. Le lion apparaît, hiératique. On quitte la grand-route. Au bout du chemin on arrive au pied du monument. Un bâtiment circulaire néo-classique le jouxte, ainsi qu'un baraquement touristique, "le centre du visiteur". Vous êtes "le" visiteur... Soit. "Le visiteur" achète un billet pour le bâtiment circulaire, dans lequel est installée une peinture panoramique retraçant la bataille. Nous entrons alors sous une toile tendue au plafond comme un chapiteau de cirque, et tout autour de nous à 360 degrés se déroule la bataille. Entre la plate-forme centrale où nous nous tenons et la peinture, des modelages de soldats, de chevaux morts, des débris de champ de bataille. Au-delà, sur le mur circulaire, court la peinture... On est "dans" la peinture, la bataille nous entoure, nous enveloppe, nous submerge. Une peinture historique, sans grand brio artistique, certes, mais qui nous évoque dans toute son ampleur un événement exceptionnel, capital, décisif. Regardez ces scènes de bataille, voyez ces divisions armées, en ordre rangé ou entremêlées dans la boucherie de l'affrontement, repérez les troupes de Büchler, de Wellington, Napoléon sur son cheval blanc commandant sa dernière bataille face au reste de l'Europe, le chemin creux boueux cause de la chute. Imprégnez vous de l'ordre tout autant que de l'absurdité de la guerre. La guerre, ce cirque effroyable !

A la sortie derrière le bâtiment circulaire, on a un nouveau point de vue et tout semble changé. On a appris que la butte n'est pas la tombe du prince d'Orange, mais plus simplement le lieu où il fut blessé. Je me figure le prince d'Orange en cavalier arabo-andalou, mais Orange n'est pas Grenade. Le prince d'Orange de Waterloo régna, lui, sur le Luxembourg et la Hollande, avant que de ces pays ne naisse la Belgique.

On se rend compte également que ce n'est pas une pyramide mais un cône, un cône de terre, de la terre charriée par tombereaux, puis entassée par des femmes, comment on les appelait ? Ah oui les botteresses, elle portait la terre dans des hottes sur leur dos. Je la survole en ULM, la butte, le club n'est pas loin, alors elle ne me semble pas si haute, j'ai souvent bien plus d'altitude qu'elle... On peut continuer la promenade, si tu veux, en contournant la butte. Le chemin part un peu loin, mais on a le temps... Tu as envie ? Nous poursuivons donc la balade, laissant derrière nous un groupe de japonais se faisant photographier devant la butte.

Le chemin passe dans la campagne. Les sillons affleurent sous la neige et dessinent des lignes qui partent se rejoindre à l'horizon. Le soleil a fini par percer. La blancheur qui recouvre la terre nous aveugle. Nos bouches soufflent de la buée dans le silence. Une corneille au loin complète le tableau hivernal. La butte ne me semble maintenant pas si haute. Un tas de terre au milieu des champs. Ici ou plutôt dans des champs un peu plus loin s'est joué le destin de l'Europe ; Napoléon s'est heurté aux Anglais et aux Prussiens, l'Empire a vécu. Que reste-t-il de tout cela ? Une bataille connue dans le monde entier - même les japonais viennent voir Waterloo. Des monuments commémoratifs, un lion en fonte sur un monticule, des morts. Alors, Waterloo, morne plaine ? Ce que j'ai vu de Waterloo : des champs -champs de bataille, champs cultivés - recouverts par la neige, où les échos lointains du fracas de l'histoire se mêlaient à l'écho proche des voitures sur la route nationale.

Ce que fut Waterloo ce matin-là : une promenade sous le soleil d'hiver, des souvenirs de l'épopée napoléonienne, et un poulet pour le repas dominical.

jeudi 14 août 2003

En Remorquant Jéhovah

Dans la série Les Voyages extraordinaires : En Remorquant Jéhovah, roman de James Morrow.


Vous êtes à bord du supertanker Le Valparaiso de la Caribbean Petroleum Compagny. Un navire énorme, un monstre. Vous avez quitté New-York, vous voguez à travers l’Atlantique. A bord, le capitaine Anthony Van Horne et le chef de mission Thomas Ockham, père jésuite, universitaire en théologie. Le Valparaiso est affrété par le Vatican…

Qu’est-ce que c’est que cette histoire de fous ? Eh bien Dieu est mort, Il est tombé à 0° degré de latitude 0° de longitude, dans le golfe de Guinée (le creux de l’Afrique à l’Ouest). Son corps fait trois kilomètres de long et dérive. Selon les instructions données par les archanges, il s’agit de Le remorquer jusqu’au pôle Nord avant que Ses neurones ne soient tous détruits. Voilà pourquoi un supertanker. Jusque là tout va bien…

En cours de route, la mission fait un crocher pour recueillir la rescapée d’un naufrage, Cassie Fowler, au large de l’Amérique du Sud. Avec le capitaine, c’est l’étincelle !

Poursuivons. Le Corpus Dei est atteint, arrimé et remorqué. Le jésuite, en 4X4, le parcourt et vérifie qu’il n’a pas de nombril. Encore heureux. Si Dieu a un nombril, où va-t-on, et surtout d’où vient-il ?

Si on admet qu’aller repêcher le corps de Dieu mort en supertanker est normal, jusqu’ici tout va bien. Mais si Dieu est mort, ça pose tout de même quelques problèmes. Tout d’abord ça cloue le bec à tous ceux qui ne croyaient pas en Lui ; avec une preuve de trois kilomètres de long, c’est difficile de nier l’évidence. Et ça plonge dans l’embarras ceux qui croyaient en Lui. Qu’est-ce que va être l’après-Dieu ? Et enfin, pour tous, c’est la disparition du Père-fouettard ; si le péché existe toujours, il n’y a plus personne pour le punir. S’en suit un pétage de plomb général sur le Valparaiso, avec un meurtre, des vols, plusieurs tentatives de viol, des bagarres, etc. Pour couronner le tout, un morceau de continent englouti émerge de l’océan et le supertanker s’échoue dessus. Un grande partie de l’équipage se mutine et s’enfuit sur l’île avec les provisions. Le jésuite tente de ramener les brebis égarées.

En Remorquant Jéhovah de James Morrow est bien un voyage extraordinaire, comme je vous l’avais dit, à travers l’Atlantique, mais surtout une dérive à travers le loufoque grandiose.

Par la suite - je vais vite - pour éviter de mourir de faim, l’équipage se nourrit de morceaux du Corpus Dei puis remet le supertanker à flot (facile !). Entre-temps, Cassie a prévenu secrètement son fiancé Oliver Shostack, président d’une société positiviste ; ils ont décidé de couler le corps. En tant que positivistes, il leur faut faire disparaître les traces de l’existence de Dieu. De plus, Cassie étant féministe, elle ne supporte pas l’idée que Dieu soit un homme. Oliver a donc loué les services de Pembrock & Flume, spécialistes de reconstitutions de la seconde guerre mondiale, en leur faisant passer le corps de Dieu pour une expérience génétique japonaise ratée. Ceux-ci vont rejouer la bataille de Midway (qui fit suite à Pearl Harbour), porte-avions, avions de chasses et bombes à l’appui. Le délire a lieu au large de l’île Jan Mayen, à l’ouest de la Norvège. Bien que le délai pour sauver les neurones divins soit écoulé, Anthony Van Horne poursuit sans rien changer vers le Nord. Le Vatican affrète un deuxième supertanker, le Maracaibo, pour récupéré le cadavre. Officiellement, il s’agit de confisquer un mannequin géant pour film porno. Dans les faits, le Maracaibo sauve l’expédition en répliquant aux assauts des avions de chasse ; le Valparaiso, lui, n’en réchappe pas et coule. Vous tenez toujours le livre ?

C’est finalement remorqué par le Maracaibo que le corps de Dieu arrive à Kvitoya, à l’extrémité des terres navigables du cercle polaire arctique, dans sa dernière demeure, creusée dans la glace par les archanges. Anthony épouse Cassie, et on oublie Dieu.

Plusieurs questions restent cependant en suspend : Dieu est-il mort de maladie, de vieillesse, ou bien s’est-il suicidé, et dans ce cas, pourquoi ?

Et l’auteur de ce livre, James Morrow, quel sorte de fou furieux est-ce ? Ni Jules Verne, ni Boris Vian n’ont poussé si loin le bouchon. Peut-être que Melville et Arthur C. Clark, en s’y mettant à deux ? James Morrow est américain, né en 1947 et se dit influencé par Camus et Voltaire.

Une dernière question : est-il vraiment sérieux ?

vendredi 29 novembre 2002

Le Centre Jules de la Photographie

En ce moment, je travaille au CNP, le centre national de la photographie, de nouveau comme il y a trois mois, pour un démontage-montage d’exposition. C’est un moment particulier, un entre-deux expos, entre la disparition de la précédente et la mise en place de la suivante. C’est également une parenthèse dans mes activités habituelles : quinze jours à plein temps de manutention, de bricolage, à s’occuper physiquement d’œuvres d’autres artistes. Le fait est que ce petit boulot m’assure régulièrement une certaine rentrée d’argent.

Nous avons appris à bien nous coordonner à la maison, depuis que Jules est arrivé. A 7 h, réglé comme une horloge, il se réveille pour téter. Le réveille-matin devient inutile, dépassé. Pendant que Véronique donne le sein, je fais ma toilette ; pendant que je prépare le petit dèj’, Véronique fait sa toilette ; Jules digère. Nous passons à table, le Magnifique (c’est son surnom), dans son transat, sur la table, nous gratifie de sourires et regarde le jour se lever. Très belle photo de famille.

Arrive le moment où je dois filer. Dans la rue, je longe la halle et, les jours de marché, les commerçants qui s’installent. J’aime beaucoup cette ambiance, cette effervescence matinale, la journée qui prend son élan avant de s’élancer. J’attrape le métro à la basilique. La ligne 13 m’emporte directement à « Miromesnil », dans le 8ième arrondissement. Là aussi, c’est l’effervescence matinale, mais en un quart d’heure j’ai changé de planète. Je passe de la banlieue, populaire, multiraciale, des odeurs du marché de Saint-Denis au boulevard Haussmann, bordé d'immeubles précisément haussmaniens, parcouru d’hommes d’affaires et de personnels de bureau chics, à pied, habillés avec distinction, ou en voitures rutilantes, très pressés. Le CNP est à deux pas de l'Arc de Triomphe, dans les anciens salon de l'hôtel Salomon de Rotschild.

Les œuvres exposées au CNP débordent du domaine de la photographie et occupent plutôt celui de l’art contemporain. Le travail de démontage et de montage est physique, mais n’est pas dénué d’intérêt. Les photos, grands formats encadrées ou tirées sur plaque d’aluminium, descendent des murs, sont emballées, et comme elles les sculptures retournent dans leurs caisses, de très belles caisses, construites sur mesure, capitonnées de mousse à l’intérieur. On les referme avec les vis mêmes qui les fermaient à leur arrivée. On ne peut pas ne pas penser à des cercueils. C’est un étrange cérémonial, un processus à l’envers du déroulement naturel, qui a lieu à chaque démontage – montage. On commence par la disparition, la mise en bière. Les aménagements (estrades, suspensions pour projecteurs, coffrages pour pièces obscures) sont démontés, mis en morceaux, évacués. Les trous sont rebouchés, les marquages effacés, les murs repeints de blanc, deux couches de blanc, comme un passage à la chaux. Tout retourne au blanc, au vide, au vierge, à la page blanche, au « tout est possible ». Un événement se prépare dans ces somptueux salons aux parquets magnifiques. Progressivement arrivent « les belles endormies », les nouvelles œuvres, encore dans leurs caisses, livrées par transporteurs spéciaux, bichonnées comme des mariées. On procède alors à la sortie du tombeau, on dévisse les couvercles, on enlève les langes, les emballages. Tout cela a des allures de naissance, ou même de renaissance, de résurrection christique.

Outre l'intérêt que je porte à l'art contemporain, ce qui se joue pendant quinze jours tous les trois mois au CNP me fascine. D’une part on assiste à la disparition d’un accrochage, à un retour au blanc, suivi d’une réapparition sous une autre forme, une nouvelle apparence. D’autre part la magie de ces événements contraste fortement avec l’attitude de l’équipe de montage. Tout en travaillant avec professionnalisme et efficacité, nous feignons avec constance une fausse désinvolture, nous tournons tout en dérision, avec une ironie impitoyable. Fin août pour nous défouler, nous jouions au football entre midi et deux dans le parc, devant la façade intérieure et ses colonnes classiques, au milieu des salariés travaillant dans le quartier, eux aussi en pause déjeuner. Maintenant il fait froid. Il nous arrive, aux moments creux, en attendant une livraison, de nous affaler tous à même le sol, somnolant et proférant des sarcasmes. Et pourtant je suis convaincu que peu ou prou nous nous sentons tous fiers et investis de la charge qui nous incombe.

A l'intérieur de ce cocon, nous goûtons certaine faveurs. Lors de la dernière exposition, des assemblages de photos du grand Robert Franck furent déballés, ne furent pas retenus et sont retournés à leur sommeil, dans leur caisse. Nous avons eu le privilège de les avoir vues, manipulées. Quant au public il ne soupçonnera même qu'il eût pu voir ces oeuvres.

A l'occasion d'un changement de velum qui constitue un plafond neutre dans les salles, on découvre pour quelques jours, à peine, pour quelques heures, un plafond peint du XVII°, délicieux, dans la pénombre d'un éclairage de fortune, les rails lumineux ayant été démontés pour ôter le tissu.

Pour l'exposition que nous montons en ce moment, Martine Aballéa a préparé des images aux couleurs de néons de couleur sur fond noir. Elle a fait recouvrir de gélatines colorées les fenêtres hautes de la salle où elles sont présentées. En milieu d'après-midi, le soleil, passant à travers les vitres, projette de grands éclats colorés sur les murs, accordés aux photos. Ils leur apportent même plus de chaleur et donnent à la salle un air de cathédrale. Surprise et bonheur. Nous aurons assisté à la découverte de ce phénomène en présence de l'artiste ravie.

En fin de journée je suis tout de même content de laisser tomber les outils. Fourbu, je rentre à la maison. Jules a encore grandi. En ce moment, il change tous les jours. Il ouvre de grands yeux ronds sur le monde et sur nous, esquisse des sourires et fait des mines. Comment soupçonner autant d'expressions sur une si petite bouche ? Le visage de mon fils est une exposition dont les tableaux changent mille fois par jour...

lundi 5 novembre 2001

La biennale de Venise 2003

La biennale de Venise 2001 est une page qu’on va tourner.

On y a vu cette année 64 % de vidéo. C’est à dire que pratiquement les deux tiers des travaux sélectionnés comme représentatifs de l’art aujourd’hui sont de la vidéo. De l’image, de l’information. Plus que jamais, l’art s’ancre dans ce monde moderne, celui de l’information.
Paul Virilio, dans un entretien avec Pierre Bal-Blanc, le 6 juin 2001, publié dans Wang Du magazine n°1, revient sur son analyse déjà développée dans la bombe informatique des trois qualités de la matière : la masse, l’énergie et l’information. Au cours de l’histoire de l’humanité, on est passé de sociétés de la masse (mégalithes, remparts cyclopéens, guerriers musclés) à des sociétés de l’énergie (force hydraulique, machine à vapeur, pétrole). Nous en sommes actuellement à une société de l’information. Il n’y a plus que des images, de l’information, des médias, de la vidéo. La masse, l’énergie, le contenu sont évacués au profit de l’image du monde qui bouge sur l’écran.

On sent les artistes en pleine possession des moyens techniques et technologiques. C’en est même impressionnant. Chris Cunningham maîtrise parfaitement l’image de synthèse en 3D, la robotique, le morphing, et nous le montre dans ces clips intitulés Flux ou All is full of love. Mais justement, nous avons atteint la crête, dès à présent tout cela est obsolète, dépassé ; ce ne sont plus que des dollars et des euros jetés par les fenêtres. Bill Viola n’a plus d’autre chose à nous montrer qu’un reflet de reflet dans l’eau…
On peut évoque un parallèle avec l’histoire de France. A la Révolution, on a coupé la tête au roi, pour se retrouver peu de temps après… avec un empereur. Dans l’histoire de l’art, on s’est affranchi de la monarchie du figuratif, on a fait la révolution en passant à l’abstraction, pour se retrouver aujourd’hui sous l’empire de Napoléon Vidéo Ier : de l’image, des images, plus que des images.
Au moment même où les moyens de la société de l’information sont maîtrisés par les artistes, le piège de l’image, reflet du monde, de l’information, de la vidéo se referme ; la maîtrise même de ces moyens en épuise le sens.
On peut donc tourner cette page.

En 2003, le parti pris sera radicalement différent. Beaucoup plus sobre. Ce qui ne signifie pas une remise en cause du coût de mise en œuvre des réalisations artistiques actuelles, loin de là on le verra, mais plutôt un recentrage matériel.
La biennale 2003 sera la biennale de la matière. Ce sera le retour à la masse.

Près de la moitié des artistes sont totalement inconnus ; ils sont luxembourgeois, érythréens, sri-lankais et inuits. Nous les découvrirons. C’est un réseau, plus qu’un groupe, qui a travaillé jusqu’à maintenant dans le plus grand secret, selon des règles définies : occupation totale des espaces d’exposition, contact absolu avec les matériaux ; aucune image, aucune lettre ou mot dans leurs œuvres ; une position ferme contre le bavardage dans l’art ; une attitude non pas de mépris mais plutôt d’indifférence aux médias.

Ils vont procéder au remplissage intégral des espaces de l’Arsenal de Venise par de la matière, des matières, des matériaux.
Ils s’appuient sur quelques signes précurseurs : l’Arte Povera (apparu en pleine apogée du Pop-Art), Klein avec la couleur-matière, Joseph Beuys, Arman avec l’expo « le Plein » ; une tentative, lors du remplissage de terre d’une galerie à un mètre de hauteur par Walter de Maria à Munich en 1968 ; Richard Serra également, par sa démonstration inopinée et magistrale de la supprématie de la masse sur l’énergie et l’information : en 1993, une de ses énormes plaques d’acier qui constitue ses sculptures s’est renversée, tuant deux personnes sous son poids au Capc de Bordeaux ; enfin, Marcel Duchamp. Forcément. Comment ne pas citer Marcel Duchamp dans un article sur l'art contemporain ?

Ces artistes travaillent actuellement à sculpter un relief alpin grandeur nature en chocolat. Il sera par la suite fondu pour occuper une salle pleine en 2003, le matériau gardant la mémoire de la sculpture dans son volume parallélépipédique final. Une salle sera occupée par un bloc monolithe de granit de 400 m3. Une piscine sera remplie d’eau et les visiteurs pourront y plonger. Mieux encore, une œuvre posthume de Joseph Beuys sera réalisée pour la première fois : une salle sera emplie de graisse et les visiteurs pourront y évoluer, nus, avec des bouteilles d’oxygène, même si quelques problèmes de sécurité restent à régler. Un gigantesque hommage collectif à Piero Manzoni sera rendu par le dépôt de 500 000 litres de merdes d’artiste dans l’un des boxes d’exposition. De la terre occupera, enfin, l’espace du sol jusqu’au plafond d’une autre salle. Un monochrome jaune de Wolfgang Laib en trois dimensions composé de pollen formera un bloc monumental jaune irradiant. Laib a commencé la collecte du pollen nécessaire il y a 8 ans déjà.
Terminons par le début, mais sans doute par le plus beau : l’œuvre visionnaire de Richard Serra sera reconstituée ; la plaque d’acier de 150 tonnes sera placée penchée au-dessus de l’entrée de la biennale, légèrement étayée de tasseaux de bois blanc, en manifeste de ce retour de la masse et de sa pertinence face à l’information.

Selrahc-Naej Niveliob, curator de la biennale de Venise 2003

vendredi 2 novembre 2001

nuit sur Venise

Le jour ne se lève pas vraiment
la cité se dilue dans le brouillard
un labyrinthe, des circonvolutions
une ville embrumée
une enfumerie de l’esprit

Et déjà sur Venise c’est la nuit

Apparitions de basiliques, pachydermes nocturnes

Des groseilles des lampes rouges pendent aux palissades des chantiers
Une enseigne de pharmacie et tout le quartier est teinté de vert
La couleur pulvérisée se dépose sur le sol

Sabat des vitrines :
Celles de verre de Murano, multicolores, tonitruantes
Celles des masques, sarabandes de visages,
Présences-absences figées
Vitrines blanches de dentelles éclatantes, suairs fantômatiques
Toutes éclairées à giorno, spectres irradiants,
elles mordent dans les ténèbres des places, les entament

Soudainement trois grands noirs africains déployent tous ensemble de grands draps blancs
pour y déposer au sol leur maroquinerie à vendre
tels des rois mages et leurs offrandes

Les hautes fenêtres, étroites, pointues en haut, comme des bougies,
s’enflamment des illuminations dans les maisons
Chaudes fenêtres

D’une cabane à clairvoies jaillissent les éclats de néon,
les étincelles d’un qui forge des barques,
des gondoles pour Charon

Des étals flottants de fruits & légumes nocturnes
s’abritent sous des vélums illuminés de rose et de pistache
trésors secrets prêts à rembarquer

Une passerelle subitement nous dépose sur un quai silencieux
Des passages tortueux nous ramènent des places désertes à la foule
On quitte ces foules pour des couloirs déserts par des volées d’escaliers
Une barque se frotte le flanc à son poteau d’amarrage

Rues peu larges, eau étale,
aucun vacarme vulgaire d’automobile
Tous les sons portent : le babil d’un gamin, le pas du promeneur,
les chants fredonnés, les « chao ! », les « va bene »

Des charrois sont poussés dans les rues étroites à grands cris pour prévenir
Les plus gros hissés par-dessus les ponts par des groupes s’entr’aidant en ahanant

Sur le littoral la mer bat,
un cœur
Les moteurs des bateaux ronflent,
une respiration

Seraient-ce les rugissement du Lion de saint Marc ?

Jean-Charles, Venise, 2001

mardi 10 avril 2001

Du banc au pont

La ville de Saint-Denis est connue pour certains lieux à fort caractère, comme la basilique, le théâtre Gérard-Philipe, le stade de France ou encore son marché. Elle est connue également comme ville de banlieue, avec toutes les images que véhicule cette désignation, qui relèvent autant du fantasme que de la réalité.

Le quotidien est souvent moins spectaculaire ; c'est pourtant lui qui rend la vie en banlieue difficile. Un exemple : Saint-Denis est une ville sans bancs. je caricature, mais à peine. On dirait que le nombre de bancs publics est inversement proportionnel à la densité de population. Serait-ce par souci d'économie que la municipalité est avare en bancs ? Les bancs gênent-ils la circulation ? Ou attirent les clochards, les mendiants, les petits groupes ? Quoi qu'il en soit, il en résulte que la ville est parcourue, arpentée, grouillante d'humains disputant le terrain aux véhicules de toutes sortes, voitures, bus, camions, tramways, d'humains en marche et pressés, mais ponctuée d'humains au repos, assis, causant, tranquilles, pratiquement jamais.

A deux pas du marché, non loin de la basilique et du théâtre, la place du 8 mai 1945 est un lieu central à Saint-Denis, mais un lieu sans âme, un inter-lieu. Fin mai 2002, cette vaste place vide s'est recouverte de bancs. Ce fut comme une intervention extraterrestre et nocturne. Un essaim de bancs multicolores avait été déposé, épars et insolite. Que s'était-il passé ?

A l'occasion d'un festival culturel, la proposition avait été faite au collectif Cortex d'intervenir dans la ville. Le collectif, composé à ce jour de deux artistes, Justine Lévy et Eden Modaux, se présente ainsi : « [Il] intervient dans l'espace public en aménageant les lieux, en créant des situations nouvelles. Le centre de ce travail artistique est le public, les gens et Ies liens qu'ils peuvent nouer, les rencontres qu'ils peuvent faire. Chacune des oeuvres constitue une proposition à durée limitée. Le lieu est restitué dans son état originel. Il ne s'agit pas d'imposer une oeuvre ou de s'approprier un lieu public, il s'agit plutôt d'inviter le public à réfléchir aux espaces de vie qu'il fréquente et à en imaginer la transformation, l'amélioration. »

Convié à travailler sur la place du 8 mai 1945, le collectif Cortex a fait ce constat. Beaucoup de gens la traversent ou la contournent, mais très peu de personnes s'y installent. En effet, cet espace ne comporte que très peu de bancs et les rebords de la fontaine ne permettent pas de s'asseoir sans être mouillé. La partie en dalles de béton n'est absolument pas fréquentée, les gens préfèrent traverser la petite zone arborée puis emprunter les trottoirs.

De là, les deux artistes ont conçu et réalisé des bancs. Ces banquettes étaient des caissons en arc de cercle, pourvus d'encoches à chaque extrémité permettant de les saisir pour les déplacer. Mais pour cela, étant donné leur poids, une collaboration de deux personnes était requise. Six bancs réunis pouvaient former un cercle, mais aussi une enfilade sinueuse ou une toute autre configuration, selon la fantaisie des usagers. Il y avait des bancs roses, des bancs orange, des jaunes, des rouges, des bleus et des verts, six bancs de chacune de ces six couleurs, trente-six en tout. Les bancs, virgules colorées, furent déposés sur la place et laissés pour un mois à la disposition des usagers afin qu'ils se familiarisent avec ce nouveau mobilier, qu'ils se prennent au jeu, qu'ils profitent de ce nouvel espace.

Fin juin, les bancs furent retirés, selon ce qui avait été planifié par le collectif Cortex lui-même. Il y avait des raisons pratiques. La qualité du bois et de la peinture ne permettait pas un usage externe et public prolongé. En outre, la mairie avait accepté une installation temporaire de bancs sur la place, et non un aménagement permanent et définitif. Mais il y avait avant tout une raison interne. L'œuvre du collectif Cortex n'était pas les bancs, les trente-six caissons peints de six couleurs. Non, l'œuvre était une suggestion, une invitation faite aux personnes fréquentant la place.

Au début du XXe siècle, avec le passage à l'abstraction, l'art s'est affranchi de la représentation du réel. Dans les années soixante, avec l'apparition des performances et des happenings, on assiste aux débuts de la disparition de la forme matérielle des oeuvres d'art, des oeuvres d'art en tant qu'objet. Par exemple, entre 1960 et 1962, Jean Tinguely élabore de gigantesques machines auto-destructives. Il ne produit pas alors une oeuvre matérielle, bien au contraire il organise sa destruction. La disparition, le processus de disparition, est l’œuvre elle-même.
Dans la même veine, Yves Klein, en 1962, cède des Zones de Sensibilité Picturale Immatérielle. Chaque zone est échangée contre un reçu indiquant un poids d'or fin qui est la valeur matérielle de l'immatériel acquis. L'acquéreur doit brûler le reçu pour se rendre véritablement propriétaire de la Zone, et la moitié de l'or employé dans la transaction est jeté à la Seine, au bord de laquelle à lieu la cessation. L’œuvre est la relation entre Yves Klein et l'acheteur, transaction sans objet, et rien de plus. Avec les Zones de Sensibilité Picturale Immatérielle, c'est la sphère des relations humaines qui devient le lieu de l’œuvre d'art.

Au sein du monde de l'art, on continue de produire des oeuvres d'art-objets et, conjointement, de ces oeuvres qui ne sont pas des objets mais des déroulements, des actions non productrices. On distingue néanmoins une émergence forte de caractéristiques nouvelles dans les propositions récentes : l'attention pour le relationnel, le convivial, la création de lien social. Nicolas Bourriaud nomme cela l'esthétique relationnelle1. Les membres du collectif Cortex font partie de ces artistes qui proposent des oeuvres dont l'objet n'est pas matériel mais relationnel, se plaçant dans le champ de la convivialité, champ pour l'instant hors des espaces marchands.

Revenons à nos moutons, en l'occurrence à notre troupeau de bancs, à Saint- Denis, place du 8 mai 1945, en cette fin de printemps 2002. Que s'est-il passé, les bancs une fois sur place ? On vit des gens s'asseoir pour lire le journal ou manger un sandwich ; des mamans faire une pause, assise à côté de leur poussette, discutant en groupe ; des personnes piquer un petit somme, dans le creux de bancs renversés sur le dos arrondi. On voit là que l'appropriation est allée au-delà même de ce que Cortex avait envisagé. Et ce qui a échappé est aussi intéressant que ce que le projet induisait. On retrouva un matin des bancs disposés en cercle sur deux étages, créant ainsi une petite tour protectrice. Les enfants utilisèrent en masse les bancs renversés sur le dos arrondi comme des bascules, isolés ou poussés côte à côte en un parcours mouvant. Souvent, à proximité, assis, quelques parents les surveillaient en bavardant. En les entassant, les enfants créèrent même occasionnellement un toboggan. Ce que Cortex avait prévu, bien vu, c'est que la place devint une aire de jeu, de repos, un lieu de convivialité, et que les bancs s'avérèrent d'excellentes passerelles entre les individus. Ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que les bancs soient autant renversés, retournés et détournés, à tel point que certains, et j'y vois un signe, devinrent de petits ponts.

1. N. Bourriaud, Esthétique Relationnelle, Paris, Les Presses du Réel, 2001.

texte publié dans la revue Tissage n°2, Le pont traversé, avril 2003

mardi 5 décembre 2000

Petit tour du Luxembourg

Se laisser glisser le long de la rue Soufflot, aussi large que longue, comme on peut le constater lorsqu’on la voit des hauteurs du Panthéon. Traverser avec risques et périls la « place » Edmond Rostand, cette fontaine qui sert de giratoire à des fourmis affolées. Remonter négligemment les hauts du boulevard Saint-Michel, si fameux, si fier ; assez quelconque et banal dans ces coins-là. On longe les grilles du jardin du Luxembourg.

Tout-à-coup, tournant à droite, rue Auguste Comte (l’optimiste), on commence vraiment l’exploration ; l’aventure au coin de la rue… Bientôt en vue, l’entrée prestigieuse du Luxembourg, les gigantesques grilles parsemées de dorure. N’est-ce pas là le parc de la Tête d’Or, à Lyon ? Mais le palais de Catherine de Médicis, le Sénat, trônant au rendez-vous de la perspective, nous ramène et nous ancre dans la capitale, Paris, la ville centrale, l’araignée au milieu de sa toile.
Tournons la tête : de l’autre côté, en face du portail, une échappée de jardin, une avancée, une péninsule ; le Luxembourg tend le bras à l’Observatoire. On l’aperçoit là-bas, blanc comme ne mariée. Par lui passe le méridien sur lequel, à la Révolution, on a mesuré le mètre-étalon. Un millionième de méridien. Le mètre étalon : la côte d’Adam tiré de l’Observatoire.

Au bout de cette langue de verdure, le jardin Marco Polo. Un des plus fameux de ces explorateurs, annonçant Americo Vespucci, Vasco de Gama, Alexander von Humboldt, qui dès la fin du XVième siècle, partirent découvrir le monde, l’étendre, et revinrent le raconter. Pour l’honorer, une fontaine grandiose, surmontée d’un ensemble chargé de rêve et d’immensité, à la portée universelle et cosmogonique. Quatre femmes figurent les quatre parties du monde et soutiennent des globes évidés et encastrés comme un gyroscope. L’Amérique est parée de plumes ; elle marche sur les chaînes de l’Afrique. Pour la saisir dans son ensemble et dans tous ses détails, on est induit à en faire le tour, un petit tour du monde, comme ça, porté par des femmes. La maquette de cette œuvre, en plâtre et en bois, se trouve au musée d’Orsay. C’est elle qui vous accueille quand vous arrivez dans la travée centrale. Cette fontaine répond aussi à la fresque de la bourse du commerce, aux Halles. Une fresque intérieure, en anneau dans ce bâtiment circulaire, représente les quatre points cardinaux en allégorie, intercalés avec un étalage des quatre parties du monde et de leurs productions naturelles et industrielles. Imaginez la fontaine au centre de la fresque ! Quel miroir, quel mise en abîme ! A bien y réfléchir, les choses sont bien ainsi, la fresque à la bourse, pour s’étourdir en valse, et la fontaine au Luxembourg, pour évoluer en circumnavigation. Trois petits tours et puis allons…
A l’angle de la rue Michelet et de l’avenue de l’Observatoire, l’Institut d’Archéologie. Un étrange et imposant bâtiment élancé tout en brique, en dentelles, crénelé vers le ciel, construit en 1928 par un dénommé Bigot, dans le style mauresque (pastis et sirop d’orgeat). Un élément architectural décalé, puissamment exotique ; le fort du haut duquel le personnage de Buzzati, face au désert, attend les Tartares toute sa vie. En plein Paris.

Assez dérivé sur place, allons, allons… Un bout de la rue d’Assas, puis la rue Guynemer, ce jeune enragé dont le seul but de sa courte vie fut de descendre les « boches » et leurs avions. Passons… Le dos du boulevard Raspail, le dos du jardin du Luxembourg, glissons…

Au coin, quel souffle, quel vent ! La rue de Vaugirard ! La rue la plus longue de Paris, qui nous arrive de la porte de Versailles, des halles d’exposition, du salon de l’auto, de l’agriculture, du prêt-à-porter. Elle vient mourir ici. Dans sa guérite vitrée, le planton se tient, raide, devant le Sénat. S’il traversait la rue, il pourrait se distraire au théâtre de l’Europe, anciennement l’Odéon. Une architecture large, ample, sans fioritures, une architecture des Lumières ; des colonnes, lisses, des cubes, des espaces géométriques et clairs. Mais le planton est de faction ; quiter son poste, pas question.

Poursuivons… Rue Médicis, on peut contempler un spectacle étonnant. Aux grilles du jardin du Luxembourg, à l’intérieur et à l’extérieur, sont exposées les photos aériennes grand format de Yan-Artus Bertrand composant un ensemble intitulé « la Terre vue du Ciel ». De part et d’autre, des rangées de spectateurs, de curieux, de promeneurs s’arrêtent et lèvent les yeux vers ces images colorées et fascinantes. Ils regardent le monde. Mais si vous avez déjà vu, vu et revu ces photos, en passant souvent par ici, vous passez votre chemin sans ralentir, sans même tourner la tête ; vous voyez du monde regarder le monde et vous avez l’impression de passer en revue une troupe de nez-en-l’air, une haie d’honneur sur votre passage.
La fontaine place Edmond Rostand, le carrefour périlleux, la boucle est bouclée, le tour du monde de ce jour se termine. La terre vue du ciel, le tour du monde sur un trottoir.

Immuable, du haut de la rue Soufflot, le Panthéon domine le jardin du Luxembourg.


Jean-Charles, nov/déc 2000, Paris

samedi 25 septembre 1999

Basilique de Saint-Denis

Quand on entre dans la basilique Saint-Denis sans billet, par le porche, on n’accède qu’à la première moitié de la nef. Les tombeaux des rois et des reines se trouvent de l’autre côté de la barrière. Si l’on s’acquitte du droit d’entrée, on accède au chœur par une porte latérale, au royaume des morts, à l’immortalité royale. Du coup, au milieu des gisants, on est nous aussi à l’intérieure de la barrière, coupé du monde vulgaire, de la grande porte, de la sortie. Nous voilà dans la lumière surnaturelle des vitraux coloriant le dallage. On circule entre les corps sculptés couchés comme endormis de Clovis, de Charles Martel, de Pépin le Bref, d’Hugues Capet, de Philippe Auguste, de Saint Louis, de François 1er, de Catherine de Médicis, d’Henri IV, de Marguerite de Valois, de Marie-Antoinette pour les plus illustres, de Childebert 1er et Frédégonde, de Dagobert 1er et Nanthilde, de Berthe au grand pied, d’Hermenentrude, de Louis le Hutin, de Philippe le Long, d’Isabeau de Bavière, de Charles le Sage et Charles le Fou pour les plus drôles, de Louis XIV, de Louis XV, de Louis XVI, de Louis XVIII, de ces Louis qui ne savent même pas compter jusqu’à XX, comme dit Prévert…

Des gisants donc, des représentations sculptées de morts très illustres, autour de quatre-vingt personnages ; une foule historique, treize siècles de l’Histoire de France rassemblés ; mais aussi des personnes, des hommes, des femmes, des enfants, qui ont vécu et qui sont morts. Louis XII et Anne de Bretagne, François 1er et Claude de France sont représentés en transis, c’est à dire nus, dans l’attitude où la mort les a saisis. Peau distendue, os saillants de vieillards, cadavres à peine recouverts de drapés à l’intérieur de leur mausolée, dans le goût italien Renaissance. La barbe de François, vieux, les cheveux défaits de Claude, les orteils de leurs pieds nus qui dépassent trivialement du tombeau ; des orteils, des pieds, terriblement communs, comme on n’a pas vraiment envie d’en avoir sous le nez, fussent-ils royaux. La métaphore est criante : ils ont été grands, mais ils étaient humains, et comme tels ils sont morts un jour.

Gisants, transis, tombeaux, mausolées, caveaux, crypte… En bas des escaliers tortueux, des chapelles, des recoins. Des stèles noires de 2 mètres de haut gravées de listes de ces rois, reines, princes, princesses morts. Ne pense-t-on pas à un monument aux morts ? Mais fauchés par quelle guerre, ceux-là ? Par l’Histoire. L’Histoire qu’ils ont faite et qui les a défaits. Sculptés dans la pierre, inscrits dans les livres, gravés dans les mémoires, mais fauchés par le temps, eux aussi, dans leur humaine condition. Des ossuaires sous les fondations, de lourdes grilles de métal… Des oubliettes, des cachots ? Descente infernale… Quand on a peu d’attrait pour le macabre et une préférence pour les espaces ouverts, de peur de rester au fond, on regagne la surface, les vivants, sans retard. On trouve Marie-Antoinette en prière aux côtés de Louis XVI. Les seins de Marie-Antoinette, gironds, débordants presque de son corsage… De l’humain, rien que du très humain !

Epilogue
La sortie. Aux abords de la basilique, des travaux dans la rue. Un trou dans la route. Une palissade autour du trou. Deux gants de chantier sont enfilés sur les piquets. Ne dirait-on pas un homme du commun qui, levant les bras du fond de la fosse, appelle à l’aide ses frères humains ?..

25 septembre 99