mardi 5 décembre 2000

Petit tour du Luxembourg

Se laisser glisser le long de la rue Soufflot, aussi large que longue, comme on peut le constater lorsqu’on la voit des hauteurs du Panthéon. Traverser avec risques et périls la « place » Edmond Rostand, cette fontaine qui sert de giratoire à des fourmis affolées. Remonter négligemment les hauts du boulevard Saint-Michel, si fameux, si fier ; assez quelconque et banal dans ces coins-là. On longe les grilles du jardin du Luxembourg.

Tout-à-coup, tournant à droite, rue Auguste Comte (l’optimiste), on commence vraiment l’exploration ; l’aventure au coin de la rue… Bientôt en vue, l’entrée prestigieuse du Luxembourg, les gigantesques grilles parsemées de dorure. N’est-ce pas là le parc de la Tête d’Or, à Lyon ? Mais le palais de Catherine de Médicis, le Sénat, trônant au rendez-vous de la perspective, nous ramène et nous ancre dans la capitale, Paris, la ville centrale, l’araignée au milieu de sa toile.
Tournons la tête : de l’autre côté, en face du portail, une échappée de jardin, une avancée, une péninsule ; le Luxembourg tend le bras à l’Observatoire. On l’aperçoit là-bas, blanc comme ne mariée. Par lui passe le méridien sur lequel, à la Révolution, on a mesuré le mètre-étalon. Un millionième de méridien. Le mètre étalon : la côte d’Adam tiré de l’Observatoire.

Au bout de cette langue de verdure, le jardin Marco Polo. Un des plus fameux de ces explorateurs, annonçant Americo Vespucci, Vasco de Gama, Alexander von Humboldt, qui dès la fin du XVième siècle, partirent découvrir le monde, l’étendre, et revinrent le raconter. Pour l’honorer, une fontaine grandiose, surmontée d’un ensemble chargé de rêve et d’immensité, à la portée universelle et cosmogonique. Quatre femmes figurent les quatre parties du monde et soutiennent des globes évidés et encastrés comme un gyroscope. L’Amérique est parée de plumes ; elle marche sur les chaînes de l’Afrique. Pour la saisir dans son ensemble et dans tous ses détails, on est induit à en faire le tour, un petit tour du monde, comme ça, porté par des femmes. La maquette de cette œuvre, en plâtre et en bois, se trouve au musée d’Orsay. C’est elle qui vous accueille quand vous arrivez dans la travée centrale. Cette fontaine répond aussi à la fresque de la bourse du commerce, aux Halles. Une fresque intérieure, en anneau dans ce bâtiment circulaire, représente les quatre points cardinaux en allégorie, intercalés avec un étalage des quatre parties du monde et de leurs productions naturelles et industrielles. Imaginez la fontaine au centre de la fresque ! Quel miroir, quel mise en abîme ! A bien y réfléchir, les choses sont bien ainsi, la fresque à la bourse, pour s’étourdir en valse, et la fontaine au Luxembourg, pour évoluer en circumnavigation. Trois petits tours et puis allons…
A l’angle de la rue Michelet et de l’avenue de l’Observatoire, l’Institut d’Archéologie. Un étrange et imposant bâtiment élancé tout en brique, en dentelles, crénelé vers le ciel, construit en 1928 par un dénommé Bigot, dans le style mauresque (pastis et sirop d’orgeat). Un élément architectural décalé, puissamment exotique ; le fort du haut duquel le personnage de Buzzati, face au désert, attend les Tartares toute sa vie. En plein Paris.

Assez dérivé sur place, allons, allons… Un bout de la rue d’Assas, puis la rue Guynemer, ce jeune enragé dont le seul but de sa courte vie fut de descendre les « boches » et leurs avions. Passons… Le dos du boulevard Raspail, le dos du jardin du Luxembourg, glissons…

Au coin, quel souffle, quel vent ! La rue de Vaugirard ! La rue la plus longue de Paris, qui nous arrive de la porte de Versailles, des halles d’exposition, du salon de l’auto, de l’agriculture, du prêt-à-porter. Elle vient mourir ici. Dans sa guérite vitrée, le planton se tient, raide, devant le Sénat. S’il traversait la rue, il pourrait se distraire au théâtre de l’Europe, anciennement l’Odéon. Une architecture large, ample, sans fioritures, une architecture des Lumières ; des colonnes, lisses, des cubes, des espaces géométriques et clairs. Mais le planton est de faction ; quiter son poste, pas question.

Poursuivons… Rue Médicis, on peut contempler un spectacle étonnant. Aux grilles du jardin du Luxembourg, à l’intérieur et à l’extérieur, sont exposées les photos aériennes grand format de Yan-Artus Bertrand composant un ensemble intitulé « la Terre vue du Ciel ». De part et d’autre, des rangées de spectateurs, de curieux, de promeneurs s’arrêtent et lèvent les yeux vers ces images colorées et fascinantes. Ils regardent le monde. Mais si vous avez déjà vu, vu et revu ces photos, en passant souvent par ici, vous passez votre chemin sans ralentir, sans même tourner la tête ; vous voyez du monde regarder le monde et vous avez l’impression de passer en revue une troupe de nez-en-l’air, une haie d’honneur sur votre passage.
La fontaine place Edmond Rostand, le carrefour périlleux, la boucle est bouclée, le tour du monde de ce jour se termine. La terre vue du ciel, le tour du monde sur un trottoir.

Immuable, du haut de la rue Soufflot, le Panthéon domine le jardin du Luxembourg.


Jean-Charles, nov/déc 2000, Paris

samedi 25 septembre 1999

Basilique de Saint-Denis

Quand on entre dans la basilique Saint-Denis sans billet, par le porche, on n’accède qu’à la première moitié de la nef. Les tombeaux des rois et des reines se trouvent de l’autre côté de la barrière. Si l’on s’acquitte du droit d’entrée, on accède au chœur par une porte latérale, au royaume des morts, à l’immortalité royale. Du coup, au milieu des gisants, on est nous aussi à l’intérieure de la barrière, coupé du monde vulgaire, de la grande porte, de la sortie. Nous voilà dans la lumière surnaturelle des vitraux coloriant le dallage. On circule entre les corps sculptés couchés comme endormis de Clovis, de Charles Martel, de Pépin le Bref, d’Hugues Capet, de Philippe Auguste, de Saint Louis, de François 1er, de Catherine de Médicis, d’Henri IV, de Marguerite de Valois, de Marie-Antoinette pour les plus illustres, de Childebert 1er et Frédégonde, de Dagobert 1er et Nanthilde, de Berthe au grand pied, d’Hermenentrude, de Louis le Hutin, de Philippe le Long, d’Isabeau de Bavière, de Charles le Sage et Charles le Fou pour les plus drôles, de Louis XIV, de Louis XV, de Louis XVI, de Louis XVIII, de ces Louis qui ne savent même pas compter jusqu’à XX, comme dit Prévert…

Des gisants donc, des représentations sculptées de morts très illustres, autour de quatre-vingt personnages ; une foule historique, treize siècles de l’Histoire de France rassemblés ; mais aussi des personnes, des hommes, des femmes, des enfants, qui ont vécu et qui sont morts. Louis XII et Anne de Bretagne, François 1er et Claude de France sont représentés en transis, c’est à dire nus, dans l’attitude où la mort les a saisis. Peau distendue, os saillants de vieillards, cadavres à peine recouverts de drapés à l’intérieur de leur mausolée, dans le goût italien Renaissance. La barbe de François, vieux, les cheveux défaits de Claude, les orteils de leurs pieds nus qui dépassent trivialement du tombeau ; des orteils, des pieds, terriblement communs, comme on n’a pas vraiment envie d’en avoir sous le nez, fussent-ils royaux. La métaphore est criante : ils ont été grands, mais ils étaient humains, et comme tels ils sont morts un jour.

Gisants, transis, tombeaux, mausolées, caveaux, crypte… En bas des escaliers tortueux, des chapelles, des recoins. Des stèles noires de 2 mètres de haut gravées de listes de ces rois, reines, princes, princesses morts. Ne pense-t-on pas à un monument aux morts ? Mais fauchés par quelle guerre, ceux-là ? Par l’Histoire. L’Histoire qu’ils ont faite et qui les a défaits. Sculptés dans la pierre, inscrits dans les livres, gravés dans les mémoires, mais fauchés par le temps, eux aussi, dans leur humaine condition. Des ossuaires sous les fondations, de lourdes grilles de métal… Des oubliettes, des cachots ? Descente infernale… Quand on a peu d’attrait pour le macabre et une préférence pour les espaces ouverts, de peur de rester au fond, on regagne la surface, les vivants, sans retard. On trouve Marie-Antoinette en prière aux côtés de Louis XVI. Les seins de Marie-Antoinette, gironds, débordants presque de son corsage… De l’humain, rien que du très humain !

Epilogue
La sortie. Aux abords de la basilique, des travaux dans la rue. Un trou dans la route. Une palissade autour du trou. Deux gants de chantier sont enfilés sur les piquets. Ne dirait-on pas un homme du commun qui, levant les bras du fond de la fosse, appelle à l’aide ses frères humains ?..

25 septembre 99