dimanche 15 octobre 2006

Nom de Zeus !

Livres
La mythologie grecque peut paraître déconcertante à aborder pour un contemporain, à cause de son foisonnement de personnages, de péripéties, mais aussi de versions et de sources. Il faut bien comprendre que ces récits proviennent d'une tradition à l'origine orale, qu'ils n'étaient pas figés mais en évolution permanente, et qu'ils nous sont parvenus par de multiples témoignages antiques, littéraires ou artistiques, qui n'en présentent chacun qu'une partie. Aucun texte antique ne rassemble de façon exhaustive tous les mythes grecs dans toutes leurs versions. Pour en avoir une vision globale, il faut grappiller chez Homère, Hésiode, Hérodote, Apollodore, Antoninus Liberalis, Virgile et bien d'autres.

Les Métamorphoses d’Ovide, par exemple, écrit en latin au début de l'ère chrétienne, parle de toutes les formes qu’ont pu prendre les dieux, de toutes les transformations qu’ont pu subir les humains en contact avec les dieux. Il aborde donc de nombreux mythes, dans une langue poétique, mais sous une forme qui fait un peu catalogue. Enfin, pour ne pas que le livre tombe des mains, il faut éviter la traduction de Garnier-Flammarion : très proche de la syntaxe latine, les phrases nécessitent des exercices de contorsion mentale pour être comprises.


A notre époque, des auteurs ont entrepris de recenser et de présenter les mythes grecs dans leur ensemble. Pour ma part, et je ne suis pas le seul, la référence fut pendant longtemps Les Mythes Grecs de Robert Graves, qui propose une approche érudite et souvent une interprétation historique des mythes. L'ouvrage est paru en 1958 en anglais, puis en 1967 en France, chez Fayard.


Plus récemment est paru L'Univers, les Dieux, les Hommes de Jean-Pierre Vernan (Seuil, 2002). Un ouvrage tout à fait abordable, très agréable à lire. L'auteur, éminent historien et anthropologue, spécialiste de la Grèce antique, y rassemble son approche des mythes grecs fondamentaux tels que lui-même les a racontés à son petit-fils. Ceci dit, qu'on ne s'y trompe pas. Si la forme est simple, les analyses que suggère Jean-Pierre Vernan sont brillantes. Un seul regret : celui de refermer ce livre, qu'on souhaiterait plus long. Encore !, encore !, grand-père Jipé !, encore quelques mythes ! a-t-on envie de réclamer... Car Jean-Pierre Vernan ne les raconte pas tous.


Je terminerai par l’ouvrage que je suis en train de relire en ce moment : Les Mémoires de Zeus de Maurice Druon (Plon, deux tomes, 1967). C’est un livre épuisé, que l’on trouve cependant assez facilement d’occasion sur internet.

Maurice Druon, académicien, est l’auteur des fameux Rois maudits (les livres, pas la récente adaptation télévisée absolument consternante…)

Dans Les Mémoires de Zeus, Maurice Druon offre une large vision d’ensemble de la mythologie grecque, qu’il découpe en époques, de la cosmogonie et des dieux précédant Zeus et l’Olympe jusqu’aux demi-dieux, aux héros et aux hommes. Tout en faisant parler Zeus lui-même, il propose pour l’ensemble des mythe un enchaînement auquel il donne un sens. Druon est parfois un peu moraliste, même si c’est à Zeus qu’il prête ce caractère omniscient et donneur de leçons. Mais si on arrive à lui passer cette petite manie, on peut apprécier chez lui une langue claire, une sensibilité indéniable, une certaine malice, et des interprétations qu’il tire du savoir autant que du bon sens.


Bref, à qui désire s’immerger dans la mythologie grecque et en avoir une vision d’ensemble, ou à qui souhaite en découvrir une relecture par un auteur contemporain, je conseillerais Les Mémoires de Zeus de Maurice Druon, complété par le livre de Jean-Pierre Vernan, L'Univers, les Dieux, les Hommes, l’un pour son ampleur, l’autre pour sa fulgurance.

lundi 14 février 2005

Travailler sur le Presque

 
Dire que j'ai attendu d'avoir trente-deux ans pour connaître un peu mieux Robert Filliou ! Maintenant que je me suis documenté, j'ai envie de dire à tout le monde combien c'était un artiste épatant. Autant vous dire tout de suite que cet article, sans être hagiographique, sera absolument partial ; et qu'en plus, je ne traiterai que de ce qui m'a plu dans l'œuvre de Filliou. Pour le reste, si le personnage vous intéresse, vous trouverez en librairie ou sur internet des renseignements plus exhaustifs.

Robert Filliou, né à Sauve dans les Cévennes en 1926, est économiste de formation. Il participa, pour les Nations-Unis, à l'élaboration du plan économique de la Corée du Sud au début des années 50. De cette expérience orientale, il gardera un grand intérêt pour le bouddhisme zen. Et quittera l'ONU, abandonnant la macro-économie pour la création.

Il commence vers 1956 à jouer la "poésie d'action" qu'il écrit. En 1960, le texte de sa pièce "L'Immortelle Mort du Monde" se présente sous la forme d'un collage. Les répliques y sont interchangeables. En 1961, il compose et envoie de "longs poèmes courts à terminer chez soi".

exemple :

nationalisme

... isme

... isme

... isme

fin du poème des mots n'ayant plus de sens.

En 1962, Filliou ouvre sa "Galerie Légitime", également baptisée "couvre-chef-d’œuvre". Il s'agit ni plus ni moins de sa casquette, dans laquelle Filliou accroche de petites oeuvres qu'il présente aux passants. Les siennes ou celles d'autres artistes. Une vraie galerie, avec vernissages, sur des trajets qu'il définit dans Paris.

En 1963 , Filiou et l'architecte Joachim Pfeufer conçoivent le Poïpoïdrome. Ce "Centre de Création Permanente" sera exposé en 1976 à Beaubourg, mais Filliou et Pfeufer font en sorte que ce soit le centre Beaubourg qui se trouve inclus dans le Poïpoïdrome. Il existe aussi des versions de Poïpoïdrome ambulant.

Évitant de s'inscrire dans un mouvement artistique défini, Filliou prône l'Autrisme : "Quoi que vous fassiez, faites autre chose".

En 1965, Filliou édite en anglais des cartes postales portant des questions intitulées "Ample Food for Stupid Though" (nourriture abondante pour pensée stupide), qu'il rééditera en 1977 en français sous le titre "Idiot-ci, Idiot-là". Voici certaines de ces questions :

Et si vous étiez lapon ?

Pourquoi vous-êtes vous levé ce matin ?

Pensez-vous souvent ce que vous dites ?

Que valez-vous ?

Êtes-vous génial ?

Comment allez-vous, et pourquoi ?

Que proposez-vous ?

C'est beau, la vie ?

Qu'est-ce qui fait un parti ?

Pourquoi toute cette viande ?

De 1965 à 1968, Filliou et George Brecht ouvrent à Villefranche-sur-Mer "la Cédille qui Sourit", une "non-boutique" comme il la définissent eux-mêmes. Il s'agit de nouveau d'un espace de "Création Permanente", basé sur le jeu et l'échange, où auront lieu des expositions, des collaborations, des discussions...

En 1966, Filliou précise ses "Principes d’Économie Poétique" : innocence, imagination, liberté, bonté et intégrité, sont affirmées comme des valeurs économiques.

A la fermeture de "la Cédille qui Sourit", Filliou prolonge l'expérience en décrétant "la Fête Permanente" (The Eternal Network). Il énonce également à cette époque son "Principe d'Équivalence : bien fait = mal fait = pas fait". Pour lui,

l'exécution de l’œuvre importe peu, l'idée vaut pour l'objet.

En 1970, c'est une de ses idées qui me séduit le plus, il propose, grâce au projet COMMEMOR (Commission Mixte d'Échange de Monuments aux Morts) que des pays échangent leurs monuments aux morts, plutôt que de se faire la guerre.

En 1971 Robert Filliou (initiales : RF) invente "le Territoire de la République Géniale". "C'est un territoire comme les autres simplement une définition au-dessus du sol". Une sorte de déclaration d'indépendance suggérée à tous. Il incite chacun à développer son génie plutôt que ses talents - les talents sont ce qui est reconnu par la société. Lui-même se définit comme "un génie sans talent".

Le 17 janvier 1973, reprenant un texte écrit 10 ans auparavant, Filliou organise le 1 000 010° anniversaire de l'art . "Voici un million et 10 ans, ART était VIE, dans un million et 10 ans il le sera encore. Festoyons donc toute la journée, sans ART, pour célébrer ce début heureux et annoncer cette fin heureuse. Le fond de ma pensée ? Éventuellement l'art doit revenir au peuple, auquel il appartient."

Dans les années 80, Filliou a pu développer et partager ses recherches. Outre ses réalisations, souvent fragiles, il nous reste ses réflexions, très pertinentes sur le rôle de l'artiste dans la société.

"Le savoir minimum requis pour un artiste est qu'il voit les deux côtés de chaque question".

"L'art est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art"

"ça ne fait rien si l'art n'existe pas, l'important c'est que les gens soient heureux"

"Notre planète, c'est presque le paradis, non ? Les artistes, nous nous travaillons sur ce presque".

Robert Filliou cherchait à faire du monde "un endroit chouette". En 1987, quelque part entre les Eyzies et le Tibet, il disparut.

Jean-Charles Boilevin, février 2005

dimanche 24 octobre 2004

Glace ; eau ; vapeur

L'artiste George Brecht est l'inventeur des events.

Mais un event, qu'est-ce que c'est ?


Event en anglais signifie événement. Cependant, à propos de George Brecht, nous continuerons à employer le mot anglais. Ainsi, quand en français on parle d'un event, on sait qu'on fait référence, de prés ou de loin, à George Brecht.

Un event est un ensemble d'action, décrit sur une carte, que quiconque peut réaliser, ou plutôt interpréter, à la manière d'un morceau de musique à partir d'une partition.

Pour exemple, voici un des premiers events de George Brecht, il s'agit du

Motor Vehicule Sundown Event (L’event du véhicule à moteur au coucher du soleil, 1959) :

Feux (phares, codes), marche, arrêt
Clignotant (droite, gauche), marche, arrêt.
La lumière de la boîte à gants. Ouvrir, fermer (rapidement, à vitesse modérée, lentement).
Son du klaxon.
Ouvrir, fermer une fenêtre (rapidement, à vitesse modérée, lentement).
Essuie-glace : marche, arrêt.


etc.

Plutôt déconcertant, pour un concert, non ?

George Brecht est pourtant chimiste de formation. Un type sérieux, qui travaille pour de grosses firmes. Mais il s'intéresse aussi au bouddhisme zen. Et il fut également dans les années cinquante l'élève de John Cage, compositeur américain qui introduisit le hasard et le bruit dans la musique. A cette époque, George Brecht écrit un livre sur la notion de hasard chez Dada, chez les surréalistes et dans le travail de peinture de Jackson Pollock, et il établit des parallèles avec certaines conceptions scientifiques. En 1957, il réalise lui-même des peintures où il laisse le hasard faire l’œuvre.

Plus tard, il abandonnera l’industrie chimique pour se consacrer entièrement à l’art. Il deviendra un des membres les plus importants du groupe Fluxus, et plus tard encore, il ouvrira avec Robert Filliou La Cédille qui Sourit, non-boutique et Centre de Création Permanente.

Mais revenons à la fin des années cinquante, quand George Brecht élabore ses premiers events et les propose sur des cartes maintenant fameuses.

Trois Events pour Lampe

on. off.
lampe
off. on.

1961

Event - mot

Exit

(printemps 1961)


Deux events pour véhicule :

Démarrer.
Arrêter.



Six objets d'exposition

plafond
premier mur
deuxième mur
troisième mur
quatrième mur
sol



Event de l’œuf

Au moins un œuf.



Enfin, un des plus beau à mon sens :

Trois events aqueux :

glace
eau
vapeur


(été 1961)

On le voit, les indications, les instructions sont à la fois les plus ouvertes et les plus énigmatiques qu'on puisse donner. "Au moins un œuf" signifie que pour réaliser l'event de l’œuf, il faut juste un œuf. Tout le reste est laissé au libre choix de l'interprète.

Grâce à cela, George Brecht introduit une grande part de hasard dans ses création, puisqu'il laisse l’interprète de l'event prendre les décisions habituellement prises par l'artiste. Il initie ainsi des œuvres fluides, ouvertes, toujours vivantes.

On peut également apprécier la rigueur, la grande économie de moyen, ainsi que l'humour que George Brecht transmet à travers ses events. George Brecht est un scientifique qui s'intéresse par ailleurs aux philosophies orientales, on l'a vu ; tout cela transparaît dans ses créations. On a également pu parler de néo-haiku à propos des indications pour events. Je crois que, fondamentalement, George Brecht est poète. Par la force suggestive de quelques mots, il nous reconnecte au monde concret avec un regard neuf. Il nous invite à reconsidérer les objets qui nous entourent, les gestes que nous accomplissons, la perception que nous avons du monde. Si on joue vraiment le jeu, après avoir interprété l’event de l’œuf, un œuf devient pour nous pleinement un œuf, avec toutes ses qualités d’œuf, tous ses possibles d’œufs, auquel on consacre toute notre attention, toute notre imagination.

Très récemment, en 2005 à Cologne et en 2006 à Madrid, une grosse exposition consacrée à l’artiste a été organisée : George Brecht Events, a Heterospective. A cette occasion, le Motor Vehicle Sundown event de 1959 a été interprété sur la place de la cathédrale de Cologne. Des véhicules en nombre important ont été rassemblés, parmi lesquels des voitures anciennes, une jeep, des motos, une balayeuse municipale et même un camion de pompiers.

Sans qu’il n’y ait vraiment de début ou de fin bien définis à l’action, les conducteurs des véhicules se sont tous mis à accomplir les actions assez banals de klaxonner, d'ouvrir et de fermer leur portière, de mettre en marche leurs essuie-glaces ou d'allumer et d'éteindre leurs phares, selon les instructions de George Brecht et leur propre interprétation.

Un beau désordre ? Mais dans toute chose il y a du chaos, comme il y a également une part d’ordre. Les artistes, comme les scientifiques, le savent bien. La sagesse est de l’accepter. L’habileté est d’en orchestrer l’équilibre.

vendredi 2 juillet 2004

Stade de France

dédale obscur
des couloirs, des ascenseurs
à travers le béton
soudain, au cœur du bâtiment
un rayon vert
de l'herbe
la pelouse du stade de France

en s'approchant du tapis
à l'odeur de jardin
on se sent une équipe à soi seul
les bleus de 98
marchant vers les Brésiliens
vers la gloire
au creux des 80 000 gradins qui regardent

au bord de la pelouse
il paraît petit, ce terrain
désillusion...
et pourtant
les travailleurs qui fourmillent là-bas de l'autre côté
paraissent minuscules
et même les semi-remorques semés là-dedans
chargés de matériel
semblent des jouets

le stade est un gigantesque sandwich
une tranche de gazon vert,
une tranche de gradins gris,
une tranche d'auvent blanc,
une tranche de ciel bleu
tout en arrondis, en courbes qui adoucissent les perspectives
sa géométrie isolée de l'extérieur
a perdu l'échelle de grandeur

les casques de chantier des ouvriers grouillent
en pastilles multicolores
une grue télescopique de 60 mètres
va trouer le velum bleu tendu là-haut
ah mais non c'est le ciel
des araignées descendent au bout de leur câble
installer un ampli, un projecteur

tout en haut sous l'auvent la ligne supérieure des gradins
descend puis remonte puis descend puis remonte
et forme une vague circulaire
travailleur évadé tout en haut sous l'auvent
je contemple
ces courbes ces courbes qui tournent sans fin

juin-juillet 2004, Saint-Denis

lundi 15 mars 2004

Un dimanche à Waterloo

Quand de France on se rend en Belgique en voiture, peu avant Bruxelles au loin on aperçoit un lion en haut d'une pyramide. On passe alors à Waterloo. Le lion, en métal, silhouette fantomatique sur son monticule, commémore la bataille. La bataille de Waterloo, la défaite de Napoléon. C'est d'ailleurs pour cette raison que le lion fait face à la France.


Par le hasard des liens familiaux, j'ai hérité de cousins par alliance habitant à Waterloo. A ma dernière visite, le dimanche matin au petit-déjeuner, nous évoquons le lion. Tu sais, m'expliquent-ils, la bataille ne s'est pas déroulée à Waterloo, mais plutôt sur les communes voisines, Braine-L’Alleud, Lasne et Genappe. Mais la signature de la reddition a eu lieu au quartier général de Wellington, à Waterloo, alors sur l'acte il est écrit "Waterloo"... Aline a fait un exposé en classe sur le lion... Pourquoi on l'a construit là, déjà, Aline ? Parce que c'est sur la tombe du prince d'Orange, il est mort pendant la bataille... C'est la fin des "cents-jours", c'est ça, hein ? Napoléon revenait de l'île d'Elbe, et allait repartir pour Sainte-Hélène... En 1815... Il s'est fait battre de peu, pour des retards de troupes, et le fameux chemin creux où les chevaux se sont embourbés... Ah oui c'est ça il avait plu la veille...

Tu veux qu'on aille voir la butte ? Ce n'est pas loin, à pied. C'est une belle promenade. Moi j'y vais souvent, en vélo plutôt, mais on peut y aller à pied aussi. C'est pas loin. C'est à 20 minutes, je dirais. D'un autre côté, nous envisageons de rendre visite à une certaine boulangerie dans la direction opposée pour faire le plein de craquelins. Le lion, ou les provisions de bouche ? Finalement, c'est le pèlerinage historique qui remporte les suffrages.


Nous marchons dans la brume matinale. La butte se dessine progressivement, blanchie par la neige. On approche. Le lion apparaît, hiératique. On quitte la grand-route. Au bout du chemin on arrive au pied du monument. Un bâtiment circulaire néo-classique le jouxte, ainsi qu'un baraquement touristique, "le centre du visiteur". Vous êtes "le" visiteur... Soit. "Le visiteur" achète un billet pour le bâtiment circulaire, dans lequel est installée une peinture panoramique retraçant la bataille. Nous entrons alors sous une toile tendue au plafond comme un chapiteau de cirque, et tout autour de nous à 360 degrés se déroule la bataille. Entre la plate-forme centrale où nous nous tenons et la peinture, des modelages de soldats, de chevaux morts, des débris de champ de bataille. Au-delà, sur le mur circulaire, court la peinture... On est "dans" la peinture, la bataille nous entoure, nous enveloppe, nous submerge. Une peinture historique, sans grand brio artistique, certes, mais qui nous évoque dans toute son ampleur un événement exceptionnel, capital, décisif. Regardez ces scènes de bataille, voyez ces divisions armées, en ordre rangé ou entremêlées dans la boucherie de l'affrontement, repérez les troupes de Büchler, de Wellington, Napoléon sur son cheval blanc commandant sa dernière bataille face au reste de l'Europe, le chemin creux boueux cause de la chute. Imprégnez vous de l'ordre tout autant que de l'absurdité de la guerre. La guerre, ce cirque effroyable !

A la sortie derrière le bâtiment circulaire, on a un nouveau point de vue et tout semble changé. On a appris que la butte n'est pas la tombe du prince d'Orange, mais plus simplement le lieu où il fut blessé. Je me figure le prince d'Orange en cavalier arabo-andalou, mais Orange n'est pas Grenade. Le prince d'Orange de Waterloo régna, lui, sur le Luxembourg et la Hollande, avant que de ces pays ne naisse la Belgique.

On se rend compte également que ce n'est pas une pyramide mais un cône, un cône de terre, de la terre charriée par tombereaux, puis entassée par des femmes, comment on les appelait ? Ah oui les botteresses, elle portait la terre dans des hottes sur leur dos. Je la survole en ULM, la butte, le club n'est pas loin, alors elle ne me semble pas si haute, j'ai souvent bien plus d'altitude qu'elle... On peut continuer la promenade, si tu veux, en contournant la butte. Le chemin part un peu loin, mais on a le temps... Tu as envie ? Nous poursuivons donc la balade, laissant derrière nous un groupe de japonais se faisant photographier devant la butte.

Le chemin passe dans la campagne. Les sillons affleurent sous la neige et dessinent des lignes qui partent se rejoindre à l'horizon. Le soleil a fini par percer. La blancheur qui recouvre la terre nous aveugle. Nos bouches soufflent de la buée dans le silence. Une corneille au loin complète le tableau hivernal. La butte ne me semble maintenant pas si haute. Un tas de terre au milieu des champs. Ici ou plutôt dans des champs un peu plus loin s'est joué le destin de l'Europe ; Napoléon s'est heurté aux Anglais et aux Prussiens, l'Empire a vécu. Que reste-t-il de tout cela ? Une bataille connue dans le monde entier - même les japonais viennent voir Waterloo. Des monuments commémoratifs, un lion en fonte sur un monticule, des morts. Alors, Waterloo, morne plaine ? Ce que j'ai vu de Waterloo : des champs -champs de bataille, champs cultivés - recouverts par la neige, où les échos lointains du fracas de l'histoire se mêlaient à l'écho proche des voitures sur la route nationale.

Ce que fut Waterloo ce matin-là : une promenade sous le soleil d'hiver, des souvenirs de l'épopée napoléonienne, et un poulet pour le repas dominical.

jeudi 14 août 2003

En Remorquant Jéhovah

Dans la série Les Voyages extraordinaires : En Remorquant Jéhovah, roman de James Morrow.


Vous êtes à bord du supertanker Le Valparaiso de la Caribbean Petroleum Compagny. Un navire énorme, un monstre. Vous avez quitté New-York, vous voguez à travers l’Atlantique. A bord, le capitaine Anthony Van Horne et le chef de mission Thomas Ockham, père jésuite, universitaire en théologie. Le Valparaiso est affrété par le Vatican…

Qu’est-ce que c’est que cette histoire de fous ? Eh bien Dieu est mort, Il est tombé à 0° degré de latitude 0° de longitude, dans le golfe de Guinée (le creux de l’Afrique à l’Ouest). Son corps fait trois kilomètres de long et dérive. Selon les instructions données par les archanges, il s’agit de Le remorquer jusqu’au pôle Nord avant que Ses neurones ne soient tous détruits. Voilà pourquoi un supertanker. Jusque là tout va bien…

En cours de route, la mission fait un crocher pour recueillir la rescapée d’un naufrage, Cassie Fowler, au large de l’Amérique du Sud. Avec le capitaine, c’est l’étincelle !

Poursuivons. Le Corpus Dei est atteint, arrimé et remorqué. Le jésuite, en 4X4, le parcourt et vérifie qu’il n’a pas de nombril. Encore heureux. Si Dieu a un nombril, où va-t-on, et surtout d’où vient-il ?

Si on admet qu’aller repêcher le corps de Dieu mort en supertanker est normal, jusqu’ici tout va bien. Mais si Dieu est mort, ça pose tout de même quelques problèmes. Tout d’abord ça cloue le bec à tous ceux qui ne croyaient pas en Lui ; avec une preuve de trois kilomètres de long, c’est difficile de nier l’évidence. Et ça plonge dans l’embarras ceux qui croyaient en Lui. Qu’est-ce que va être l’après-Dieu ? Et enfin, pour tous, c’est la disparition du Père-fouettard ; si le péché existe toujours, il n’y a plus personne pour le punir. S’en suit un pétage de plomb général sur le Valparaiso, avec un meurtre, des vols, plusieurs tentatives de viol, des bagarres, etc. Pour couronner le tout, un morceau de continent englouti émerge de l’océan et le supertanker s’échoue dessus. Un grande partie de l’équipage se mutine et s’enfuit sur l’île avec les provisions. Le jésuite tente de ramener les brebis égarées.

En Remorquant Jéhovah de James Morrow est bien un voyage extraordinaire, comme je vous l’avais dit, à travers l’Atlantique, mais surtout une dérive à travers le loufoque grandiose.

Par la suite - je vais vite - pour éviter de mourir de faim, l’équipage se nourrit de morceaux du Corpus Dei puis remet le supertanker à flot (facile !). Entre-temps, Cassie a prévenu secrètement son fiancé Oliver Shostack, président d’une société positiviste ; ils ont décidé de couler le corps. En tant que positivistes, il leur faut faire disparaître les traces de l’existence de Dieu. De plus, Cassie étant féministe, elle ne supporte pas l’idée que Dieu soit un homme. Oliver a donc loué les services de Pembrock & Flume, spécialistes de reconstitutions de la seconde guerre mondiale, en leur faisant passer le corps de Dieu pour une expérience génétique japonaise ratée. Ceux-ci vont rejouer la bataille de Midway (qui fit suite à Pearl Harbour), porte-avions, avions de chasses et bombes à l’appui. Le délire a lieu au large de l’île Jan Mayen, à l’ouest de la Norvège. Bien que le délai pour sauver les neurones divins soit écoulé, Anthony Van Horne poursuit sans rien changer vers le Nord. Le Vatican affrète un deuxième supertanker, le Maracaibo, pour récupéré le cadavre. Officiellement, il s’agit de confisquer un mannequin géant pour film porno. Dans les faits, le Maracaibo sauve l’expédition en répliquant aux assauts des avions de chasse ; le Valparaiso, lui, n’en réchappe pas et coule. Vous tenez toujours le livre ?

C’est finalement remorqué par le Maracaibo que le corps de Dieu arrive à Kvitoya, à l’extrémité des terres navigables du cercle polaire arctique, dans sa dernière demeure, creusée dans la glace par les archanges. Anthony épouse Cassie, et on oublie Dieu.

Plusieurs questions restent cependant en suspend : Dieu est-il mort de maladie, de vieillesse, ou bien s’est-il suicidé, et dans ce cas, pourquoi ?

Et l’auteur de ce livre, James Morrow, quel sorte de fou furieux est-ce ? Ni Jules Verne, ni Boris Vian n’ont poussé si loin le bouchon. Peut-être que Melville et Arthur C. Clark, en s’y mettant à deux ? James Morrow est américain, né en 1947 et se dit influencé par Camus et Voltaire.

Une dernière question : est-il vraiment sérieux ?

vendredi 29 novembre 2002

Le Centre Jules de la Photographie

En ce moment, je travaille au CNP, le centre national de la photographie, de nouveau comme il y a trois mois, pour un démontage-montage d’exposition. C’est un moment particulier, un entre-deux expos, entre la disparition de la précédente et la mise en place de la suivante. C’est également une parenthèse dans mes activités habituelles : quinze jours à plein temps de manutention, de bricolage, à s’occuper physiquement d’œuvres d’autres artistes. Le fait est que ce petit boulot m’assure régulièrement une certaine rentrée d’argent.

Nous avons appris à bien nous coordonner à la maison, depuis que Jules est arrivé. A 7 h, réglé comme une horloge, il se réveille pour téter. Le réveille-matin devient inutile, dépassé. Pendant que Véronique donne le sein, je fais ma toilette ; pendant que je prépare le petit dèj’, Véronique fait sa toilette ; Jules digère. Nous passons à table, le Magnifique (c’est son surnom), dans son transat, sur la table, nous gratifie de sourires et regarde le jour se lever. Très belle photo de famille.

Arrive le moment où je dois filer. Dans la rue, je longe la halle et, les jours de marché, les commerçants qui s’installent. J’aime beaucoup cette ambiance, cette effervescence matinale, la journée qui prend son élan avant de s’élancer. J’attrape le métro à la basilique. La ligne 13 m’emporte directement à « Miromesnil », dans le 8ième arrondissement. Là aussi, c’est l’effervescence matinale, mais en un quart d’heure j’ai changé de planète. Je passe de la banlieue, populaire, multiraciale, des odeurs du marché de Saint-Denis au boulevard Haussmann, bordé d'immeubles précisément haussmaniens, parcouru d’hommes d’affaires et de personnels de bureau chics, à pied, habillés avec distinction, ou en voitures rutilantes, très pressés. Le CNP est à deux pas de l'Arc de Triomphe, dans les anciens salon de l'hôtel Salomon de Rotschild.

Les œuvres exposées au CNP débordent du domaine de la photographie et occupent plutôt celui de l’art contemporain. Le travail de démontage et de montage est physique, mais n’est pas dénué d’intérêt. Les photos, grands formats encadrées ou tirées sur plaque d’aluminium, descendent des murs, sont emballées, et comme elles les sculptures retournent dans leurs caisses, de très belles caisses, construites sur mesure, capitonnées de mousse à l’intérieur. On les referme avec les vis mêmes qui les fermaient à leur arrivée. On ne peut pas ne pas penser à des cercueils. C’est un étrange cérémonial, un processus à l’envers du déroulement naturel, qui a lieu à chaque démontage – montage. On commence par la disparition, la mise en bière. Les aménagements (estrades, suspensions pour projecteurs, coffrages pour pièces obscures) sont démontés, mis en morceaux, évacués. Les trous sont rebouchés, les marquages effacés, les murs repeints de blanc, deux couches de blanc, comme un passage à la chaux. Tout retourne au blanc, au vide, au vierge, à la page blanche, au « tout est possible ». Un événement se prépare dans ces somptueux salons aux parquets magnifiques. Progressivement arrivent « les belles endormies », les nouvelles œuvres, encore dans leurs caisses, livrées par transporteurs spéciaux, bichonnées comme des mariées. On procède alors à la sortie du tombeau, on dévisse les couvercles, on enlève les langes, les emballages. Tout cela a des allures de naissance, ou même de renaissance, de résurrection christique.

Outre l'intérêt que je porte à l'art contemporain, ce qui se joue pendant quinze jours tous les trois mois au CNP me fascine. D’une part on assiste à la disparition d’un accrochage, à un retour au blanc, suivi d’une réapparition sous une autre forme, une nouvelle apparence. D’autre part la magie de ces événements contraste fortement avec l’attitude de l’équipe de montage. Tout en travaillant avec professionnalisme et efficacité, nous feignons avec constance une fausse désinvolture, nous tournons tout en dérision, avec une ironie impitoyable. Fin août pour nous défouler, nous jouions au football entre midi et deux dans le parc, devant la façade intérieure et ses colonnes classiques, au milieu des salariés travaillant dans le quartier, eux aussi en pause déjeuner. Maintenant il fait froid. Il nous arrive, aux moments creux, en attendant une livraison, de nous affaler tous à même le sol, somnolant et proférant des sarcasmes. Et pourtant je suis convaincu que peu ou prou nous nous sentons tous fiers et investis de la charge qui nous incombe.

A l'intérieur de ce cocon, nous goûtons certaine faveurs. Lors de la dernière exposition, des assemblages de photos du grand Robert Franck furent déballés, ne furent pas retenus et sont retournés à leur sommeil, dans leur caisse. Nous avons eu le privilège de les avoir vues, manipulées. Quant au public il ne soupçonnera même qu'il eût pu voir ces oeuvres.

A l'occasion d'un changement de velum qui constitue un plafond neutre dans les salles, on découvre pour quelques jours, à peine, pour quelques heures, un plafond peint du XVII°, délicieux, dans la pénombre d'un éclairage de fortune, les rails lumineux ayant été démontés pour ôter le tissu.

Pour l'exposition que nous montons en ce moment, Martine Aballéa a préparé des images aux couleurs de néons de couleur sur fond noir. Elle a fait recouvrir de gélatines colorées les fenêtres hautes de la salle où elles sont présentées. En milieu d'après-midi, le soleil, passant à travers les vitres, projette de grands éclats colorés sur les murs, accordés aux photos. Ils leur apportent même plus de chaleur et donnent à la salle un air de cathédrale. Surprise et bonheur. Nous aurons assisté à la découverte de ce phénomène en présence de l'artiste ravie.

En fin de journée je suis tout de même content de laisser tomber les outils. Fourbu, je rentre à la maison. Jules a encore grandi. En ce moment, il change tous les jours. Il ouvre de grands yeux ronds sur le monde et sur nous, esquisse des sourires et fait des mines. Comment soupçonner autant d'expressions sur une si petite bouche ? Le visage de mon fils est une exposition dont les tableaux changent mille fois par jour...